Dépassements de coûts : au‑delà de l’incompétence, bureaucratie et mauvaise foi
Neuf grands projets de transport sur dix dépassent leur budget initial. Ce n’est pas toujours une question d’incompétence. Souvent, un chiffre précis est annoncé trop tôt, alors que beaucoup de variables restent encore incertaines. Des hypothèses fragiles deviennent alors des promesses publiques. Le dérapage, pourtant prévisible, passe ensuite pour un scandale.
Lorsqu’un grand projet dépasse son budget, la réaction est souvent la même. On cherche une cause simple, parfois un coupable.
Pourtant, les écarts ont des origines très différentes. Certains découlent de facteurs externes : le prix des matériaux grimpe, la main-d’œuvre manque, les règles changent ou l’économie se dégrade. D’autres tiennent aux limites ou aux erreurs de l’estimation initiale : les données manquent, les études sont trop préliminaires, le projet demeure insuffisamment défini. L’optimisme joue aussi son rôle : équipes et décideurs sous-estiment, sans forcément de mauvaises intentions, les difficultés à venir.
S’y ajoutent des faiblesses de gouvernance. Les responsabilités sont floues, les décisions tardent et la coordination fait défaut. Les contrôles sont parfois inadaptés. Enfin, certaines sous-estimations sont stratégiques. On présente alors une estimation artificiellement favorable. Cela facilite l’acceptation politique, sociale ou financière du projet.
Ces explications ne s’excluent pas et peuvent se combiner. Mais elles laissent dans l’ombre une question clé. Comment une estimation incertaine devient-elle un chiffre de référence, puis une promesse publique ?
Promettre malgré l’incertitude
Les recherches confirment l’ampleur du problème. Les dépassements ne sont pas des accidents isolés. C’est un phénomène récurrent. Les travaux de Bent Flyvbjerg, chercheur danois, professeur émérite à l’Université d’Oxford et spécialiste de la gestion des mégaprojets, l’illustrent bien. Dans une étude portant sur 258 grands projets d’infrastructure de transport, près de neuf projets sur dix présentaient un coût réel supérieur à l’estimation initiale. Pour les ponts et les tunnels, l’écart moyen atteignait 34 %.
Le dépassement ne commence donc pas toujours avec l’augmentation des factures. Il peut prendre racine plus tôt, lorsque les incertitudes techniques, économiques ou réglementaires qui entourent encore le projet disparaissent progressivement des communications.........
