Tarifs: quel rebondissement pour la politique commerciale américaine!
EXPERT INVITÉ. Les manchettes donnaient l’impression d’un tournant majeur. La Cour suprême des États-Unis a invalidé le 20 février les droits de douane imposés en vertu des pouvoirs d’urgence et, à première vue, ça ressemblait à une grande victoire pour ceux qui espéraient un apaisement des tensions commerciales. Une fois passée la nouvelle, le portrait pour les investisseurs est plus nuancé.
Ce qui s’est vraiment passé, c’est que la voie juridique a changé alors que l’orientation de la politique est restée largement la même. L’administration a réagi rapidement en rétablissant d’abord un tarif global de 10 %, puis en le portant à 15 %, soit le maximum permis sous cette autorité temporaire.
Donc, pour les marchés, l’enjeu clé est moins un allègement tarifaire que ce qui vient ensuite. Les frictions restent bien présentes, mais le processus est devenu plus complexe et cette incertitude supplémentaire est probablement l’effet le plus important à court terme.
Aujourd’hui, je veux regarder deux angles. D’abord, ce qui a vraiment changé. Ensuite, ce que ça change, ou non, pour la croissance, l’inflation, les marchés et l’allocation d’actifs.
Commençons par l’aspect politique. La décision de la Cour a retiré un outil précis que la Maison-Blanche utilisait, surtout pour le cadre général des droits de douane réciproques et certains droits de douane d’urgence visant des pays en particulier. Toutefois, elle n’a pas retiré l’ensemble de l’arsenal tarifaire.
Le gouvernement a encore d’autres options juridiques et elle les utilise déjà. Pour un investisseur, ça veut dire qu’on est dans une transition sur la façon d’imposer les tarifs, pas dans un véritable revirement de la politique commerciale.
La réponse immédiate est passée par l’article 122, qui permet à l’administration d’imposer un tarif global pendant 150 jours. Ça crée une échéance importante à la fin de juillet. D’ici là, la Maison-Blanche devra décider jusqu’où elle veut reconstruire le régime actuel par des canaux plus durables, probablement pays par pays et possiblement secteur par secteur.
C’est là que l’incertitude entre en jeu. Au cours des prochains mois, on risque de voir beaucoup de manchettes sur de possibles exemptions, des retards et une bonne dose de bruit juridique et politique. Autrement dit, le marché a maintenant un calendrier pour le prochain chapitre, mais pas encore beaucoup de clarté sur la fin de l’histoire.
Maintenant, sur le plan macro, l’impact économique pourrait au final être assez modeste. L’essentiel de la répercussion des tarifs sur les prix à la consommation semble déjà derrière nous. Les entreprises ont déjà absorbé une partie des coûts et refilé une grande part du reste à leur clientèle.
Même si certains taux tarifaires s’assouplissent temporairement, ça ne se traduit pas automatiquement par une baisse rapide des prix pour les consommateurs. Les entreprises ont tendance à monter leurs prix plus vite qu’elles ne les baissent, soyons francs.
Le dollar américain est un autre élément clé. À ce stade-ci, le scénario de base reste celui d’un billet vert plus faible. L’incertitude plus large entourant la politique américaine et la géopolitique reste en toile de fond. Un dollar plus faible tend à soutenir les actions internationales et les matières premières, ce qui se rattache directement à la rotation plus large qu’on observe. Selon moi, c’est vraiment la partie la plus intéressante de toute cette histoire. Les tarifs font les manchettes, mais le thème de marché plus profond, c’est la rotation sectorielle.
On continue de voir que le leadership s’élargit au-delà des mégacaps technologiques américaines. L’indice américain S&P 500 est presque au neutre depuis le début de l’année, mais pourtant à l’intérieur la dispersion des rendements est extrême. Il y a des gagnants et des perdants.
Les marchés boursiers hors États-Unis se comportent mieux. Les matières premières tiennent bien. Les marchés davantage exposés aux ressources et aux titres idustriels continuent de paraître de plus en plus pertinents. Ce virage a moins à voir avec les tarifs qu’avec la façon dont les investisseurs réévaluent les modèles d’affaires dans un monde de plus en plus marqué par l’IA.
L’indice américain a une composition très différente de celle de plusieurs marchés internationaux. Il est plus concentré dans des entreprises légères en actifs et axées sur l’économie du savoir. Si l’intelligence artificielle (IA) passe d’une histoire de gains de productivité à un risque réel de disruption pour certaines parties du marché, les investisseurs commencent naturellement à regarder de plus près quelles entreprises ont des avantages concurrentiels durables et lesquelles sont peut-être plus exposées qu’on le pensait.
À l’inverse, les marchés internationaux ont souvent plus d’exposition aux actifs réels, aux industrielles, etc. Cette composition peut être attrayante dans un contexte où les investisseurs privilégient davantage le tangible.
On le voit aussi dans le comportement sectoriel. Les secteurs industriels, de l’énergie et des ressources continuent de monter. Le marché semble récompenser le caractère défensif et l’exposition à l’économie réelle. En même temps, certaines sociétés de logiciels et plusieurs entreprises financières sont analysées de façon plus critique, surtout là où l’avantage concurrentiel est plus mince que les investisseurs le croyaient. Ça ne veut pas dire que ces entreprises disparaissent. Ça veut simplement dire que le marché sera peut-être moins disposé à payer des «multiples de fou» pour des modèles qui paraissent maintenant plus exposés à la disruption.
L’ACEUM, un stabilisateur
Pour le Canada, il y a aussi un point pratique important. Le traitement conforme à l’ACEUM demeure un stabilisateur à court terme dans le régime actuel. Ça aide à réduire le risque d’un choc soudain sur le commerce nord-américain. Pour les portefeuilles canadiens, le message cadre avec ce dont on discute déjà depuis plusieurs mois. Si la rotation vers les matières premières, les industrielles et les actifs réels se poursuit, la composition du marché canadien demeurera un avantage relatif. Si le dollar américain s’affaiblit, la diversification internationale continuera aussi de faire du sens.
Pour revenir à la décision de la Cour suprême, elle retire le risque que Trump puisse lancer des histoires de tarifs au gré du vent selon ses humeurs, mais rajoute une couche d’incertitude juridique et politique pour les prochains mois. Elle ne semble toutefois pas changer de façon importante la destination macroéconomique.
Le signal d’investissement le plus important demeure celui qu’on voit dans le marché depuis un moment déjà, soit un leadership plus large, une participation mondiale plus forte, une meilleure performance des actifs réels, et un marché qui devient plus sélectif quant à l’endroit où se trouvent les vrais avantages concurrentiels.
La prochaine date à mettre sur le calendrier niveau tarifs sera la fin de juillet, quand l’autorité temporaire arrivera à échéance. Nous serons à ce moment les deux pieds dans la compagne électorale de mi-mandat. Il va y avoir du bruit «en fou» et 2026 s’annonce une autre belle année riche en action et ça me fera plaisir de vous en parler dans ce nouveau blogue.
