En pleine crise énergétique, l’Etat reste mal armé contre l’inflation des carburants
La précédente crise de l’énergie a montré que les mesures de blocage ou de baisse des prix à la pompe sont coûteuses et profitent surtout aux ménages riches. La crise actuelle confirme l’urgence à se sevrer du pétrole.
L’Europe a beau répéter que la guerre au Moyen-Orient n’est pas la sienne, le continent est bel et bien percuté économiquement par ce conflit. La stratégie iranienne de bloquer le détroit d’Ormuz et d’attaquer les infrastructures énergétiques, afin de faire flamber les prix mondiaux du gaz et du pétrole, coûte déjà cher à l'Europe.
L’Europe a beau répéter que la guerre au Moyen-Orient n’est pas la sienne, le continent est bel et bien percuté économiquement par ce conflit. La stratégie iranienne de bloquer le détroit d’Ormuz et d’attaquer les infrastructures énergétiques, afin de faire flamber les prix mondiaux du gaz et du pétrole, coûte déjà cher à l’Europe.
La pression sur l’exécutif s’accentue à mesure que le prix affiché à la pompe progresse. Celui du gazole a déjà dépassé le seuil symbolique de 2 euros le litre en a peine deux semaines de conflit (+ 33 % du prix hors taxe). La perspective d’une guerre prolongée et d’un baril à plus de 100 dollars menace les économies européennes d’un choc pétrolier conséquent.
« Avec la hausse des prix du pétrole et du gaz, le coût supplémentaire payé par l’Union européenne est de 3 milliards d’euros par semaine », résume Andreas Rüdinger, économiste à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Que peuvent vraiment les exécutifs européens face à l’envolée du prix d’une ressource qui leur est aujourd’hui indispensable, mais est très largement importée ?
L’Etat profite peu de l’inflation à la pompe
Les oppositions sont en tout cas montées au créneau avec un mantra : contenir le prix affiché à la pompe pour les automobilistes. Le RN propose ainsi de baisser la fiscalité et la France insoumise de bloquer les prix. Pour y voir plus clair, rappelons les grands équilibres dont découle notre consommation de pétrole.
Si le prix du carburant est composé pour plus de la moitié de taxes, l’Etat ne va pas pour autant s’enrichir avec l’envolée du prix des carburants
Si le prix du carburant est composé pour plus de la moitié de taxes, l’Etat ne va pas pour autant s’enrichir avec l’envolée du prix des carburants
L’importation de pétrole et gaz en France coûte environ 60 milliards d’euros par an. Une augmentation de cette facture énergétique représente donc un coût pour l’économie, qui serait globalement perdante. Si le prix du carburant est composé pour un peu plus de la moitié de taxes, l’Etat ne va pas pour autant s’enrichir avec l’envolée du prix des carburants.
Quand les maires changent la ville
D’une part car la principale taxe (l’accise) est basée sur le litre, et ne change donc pas avec les variations de prix – seule la TVA est proportionnelle au prix et augmente avec les cours du baril. D’autre part, il faut prendre en compte l’élasticité prix, c’est-à-dire la diminution de la consommation due à la hausse du tarif.
L’Insee a montré que, durant la crise des prix de l’énergie consécutive à la guerre en Ukraine, une augmentation du prix des carburants de 1 % entraînait une diminution de sa consommation d’environ 0,3 %. Une baisse de la consommation réduirait les recettes de la principale taxe basée sur le volume, conduisant à un effet globalement nul pour les finances publiques.
En outre, si les ménages dépensent plus en carburant, à budget stable, ils dépensent moins ailleurs, ce qui diminue les rentrées fiscales d’autres produits (loisirs, etc.).
Les mesures non ciblées aggravent les inégalités
Une fois ce cadre posé, rappelons que toute mesure non ciblée aggraverait les inégalités car elle profiterait en premier lieu aux gros consommateurs : les riches. En effet, plus un ménage est aisé, plus il dépense en carburant : les riches ont en moyenne plus de voitures et parcourent plus de kilomètres avec. Certes, le budget énergie représente une part plus importante du revenu des personnes pauvres, mais les 20 % les plus riches dépensent en moyenne deux fois plus en carburant que les 20 % les plus modestes.
« N’importe quel politique de gel tarifaire non ciblé implique qu’on subventionne deux fois plus les ménages aisés que les pauvres », insiste Andreas Rüdinger.
« N’importe quel politique de gel tarifaire non ciblé implique qu’on subventionne deux fois plus les ménages aisés que les pauvres », insiste Andreas Rüdinger.
Les riches achètent deux fois plus de carburant que les pauvres
Lecture : Pour le 1er décile, à savoir les 10 % les plus pauvres, les dépenses en carburant pour les transports représentent 628 euros, soit 5,43 % de leur revenu disponible.
C’est un des enseignements du « bouclier tarifaire » de 2021-2024. Gel du tarif du gaz, baisse de la fiscalité sur la facture d’électricité ou encore ristourne à la pompe de quelques dizaines de centimes : entre 2021 et 2024, ces mesures ont représenté un coût total de 72 milliards d’euros pour les finances publiques, dont 90 % concernaient des mesures non ciblées. Autrement dit : un effort indifférencié sur tous les consommateurs est aussi onéreux qu’injuste socialement.
« Ces dizaines de milliards d’euros dépensés dans les boucliers tarifaires sont ceux qui nous manquent aujourd’hui et que nous n’avons pas investis dans la transition énergétique, précisément pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles », résume Andreas Rüdinger.
« Ces dizaines de milliards d’euros dépensés dans les boucliers tarifaires sont ceux qui nous manquent aujourd’hui et que nous n’avons pas investis dans la transition énergétique, précisément pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles », résume Andreas Rüdinger.
L’économiste rappelle quelques ordres de grandeur : « Un mois de ristourne de 20 centimes sur le prix à la pompe représente un coût de 750 millions d’euros, soit le double du budget annuel du leasing social qui permet à 100 000 ménages modestes de passer au véhicule électrique. »
Les surprofits des compagnies pétrolières dans le viseur
Plusieurs ONG et think tanks, dont l’Iddri, I4CE, Transport & Environnement ou encore l’Institut Montaigne et le Shift Project poussent pour que la réponse politique ne se limite pas au prix à la pompe. Tous répètent que cette crise rappelle l’urgence de la transition énergétique et de l’électrification afin de renforcer l’indépendance énergétique du pays et protéger in fine les consommateurs.
A ce titre, la proposition des Insoumis de bloquer les prix casserait l’effet du signal prix, qui consiste justement à rendre les énergies fossiles de plus en plus chères afin d’inciter à investir dans des machines n’en consommant pas. Cependant, cette proposition, telle que formulée par ses promoteurs, ne coûterait rien aux finances publiques car ceux-ci rappellent que la crise énergétique fait aussi des gagnants dans l’économie française : les majors pétrolières et gazières.
Les bénéfices supplémentaires des compagnies restent inférieurs au coût d’une crise énergétique pour l’économie, mais offrent une opportunité de taxation
Les bénéfices supplémentaires des compagnies restent inférieurs au coût d’une crise énergétique pour l’économie, mais offrent une opportunité de taxation
Les profits des compagnies pétrolières suivent en effet le cours du baril. Comme le rappelle une récente étude, leurs profits mondiaux avaient triplé en 2022 par rapport à la moyenne des années précédentes. Si les gagnants d’une crise pétrolière sont avant tout les pays producteurs, des géants comme TotalEnergies ou Engie s’enrichissent également. Les bénéfices supplémentaires de ces multinationales restent bien inférieurs au coût d’une crise énergétique pour l’économie française, mais ils offrent une opportunité de taxation et donc de rééquilibrage.
Apparaît en creux la question du rapport de force entre l’Etat et ces grandes firmes. Or en la matière, l’Etat semble aujourd’hui relativement désarmé. La comparaison avec le secteur de l’électricité, au cœur de la crise des prix de l’énergie en 2022, est édifiante. Alors que le prix de vente de l’électron est encadré, avec un tarif réglementé, et que les rentes des producteurs d’électricité sont pour l’essentiel captées par l’Etat pour être redistribuées 1, le secteur pétrolier est plus opaque (l’évolution des marges des raffineurs n’est pas précisément connue), et le prix est dépendant uniquement du marché.
C’est pour cette raison que l’attention est aujourd’hui braquée sur le prix à la pompe. Car si les soubresauts sur les marchés de gros de l’électricité mettent près de six mois à se traduire sur la facture et sont encadrés par les autorités de régulation, ceux du gaz se répercutent plus rapidement : c’est en mai qu’il faut s’attendre à leur hausse, a prévenu la Commission de régulation de l’énergie. Quant au pétrole, c’est du jour au lendemain que le prix affiché devant les stations-service fluctue à mesure que le cours du baril du Brent évolue. Et les pouvoirs publics n’ont aucune prise sur ces variations.
Un marché du pétrole très liquide et très financiarisé
Reste donc à expliquer pourquoi le prix à la pompe augmente instantanément sur le territoire français, alors que le pétrole qui y est distribué a été acheté quelques semaines avant le déclenchement de la guerre, et n’est même pas passé par le détroit d’Ormuz ?
« L’Europe n’est pas impactée par cette crise énergétique du fait des flux physiques d’acheminement de l’énergie, car elle dépend que très marginalement du détroit d’Ormuz. Mais elle l’est directement via les prix car nous sommes sur des marchés interdépendants et internationalisés », résume Andreas Rüdinger.
« L’Europe n’est pas impactée par cette crise énergétique du fait des flux physiques d’acheminement de l’énergie, car elle dépend que très marginalement du détroit d’Ormuz. Mais elle l’est directement via les prix car nous sommes sur des marchés interdépendants et internationalisés », résume Andreas Rüdinger.
Anna Creti, professeur d’économie à l’université Paris Dauphine, confirme : « Il faut décorréler les flux physiques et le cours du pétrole. Tous les contrats en Europe entre les différents acteurs de la chaîne du pétrole ou au sein d’une même firme sont indexés sur les cours du Brent et, au-delà des fondamentaux de la demande et de l’offre pétrolière, il y a des logiques uniquement financières qui participent à déterminer ces cours. »
« Le cours du pétrole est très orienté à la hausse du fait d’une contrainte majeure sur l’offre, mais reste instable », Anna Creti, économiste
« Le cours du pétrole est très orienté à la hausse du fait d’une contrainte majeure sur l’offre, mais reste instable », Anna Creti, économiste
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? « Comme le pétrole est une ressource avec une demande énorme et constante, ce marché est en conséquence très liquide [on peut y vendre et acheter des titres très rapidement, NLDR.] et s’est financiarisé depuis des décennies avec un nombre de produits financiers sans commune mesure avec le nombre de barils physiques, précise la directrice de la chaire économie du climat. On estime ainsi que, pour un baril de pétrole, il y a près d’un millier de transactions financières. »
« Les conséquences sont une volatilité structurelle du cours, et c’est ce qu’on observe aujourd’hui : le cours est très orienté à la hausse du fait d’une contrainte majeure sur l’offre, mais reste instable », conclut Anne Creti.
« Les conséquences sont une volatilité structurelle du cours, et c’est ce qu’on observe aujourd’hui : le cours est très orienté à la hausse du fait d’une contrainte majeure sur l’offre, mais reste instable », conclut Anne Creti.
De l’anticipation des superprofits à l’intérêt des mesures d’aides ciblées socialement, les précédentes crises sont riches d’enseignements, mais la meilleure réponse reste avant tout d’agir à la baisse sur notre consommation d’énergies fossiles.
1. Les mécanismes sont divers, mais citons les contrats pour différence : ils aident au déploiement des énergies renouvelables, mais quand le prix de vente des producteurs d’électricité renouvelables dépasse un certain montant, l’Etat récupère 100 % du surplus. Idem pour le versement nucléaire universel via lequel l’Etat récupère 90 % des recettes d’EDF si les prix de vente sur le marché de gros d’EDF dépassent un certain montant. Ces dispositifs ne sont pas parfaits, mais ils témoignent d’un contrôle beaucoup plus important sur les prix.
