« Les Français ne veulent plus travailler » : généalogie d’un soupçon qui a quarante ans
Les Français ne travaillent pas assez. La valeur travail recule… Ces lieux communs qui tournent en boucle dans le débat public à gauche – pour s’en féliciter- comme à droite – pour le déplorer – alors même que les faits prouvent le contraire avec une étonnante régularité. Et si cette idée reçue développée dans les années 80 était la première fake news qui empêche de poser la question du travail de manière vraiment pertinente ?
Grande démission, quiet quitting, paresse supposée des nouvelles générations, crise du sens… les Français se seraient désengagés du travail. Le diagnostic a pourtant quarante ans. Il est né au début des années 1980, dans le moment néolibéral inauguré par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, et n’a jamais désarmé depuis. Les enquêtes longues qui mesurent ce que les Français disent du travail le contredisent avec la même constance. Apparamment en vain.
Au tournant des années 1980, deux discours sur la « crise du travail » émergent simultanément, dans des registres opposés. D’un côté, une critique intellectuelle annonce la fin de la société du travail. André Gorz publie Adieux au prolétariat en 1980, Roger Sue Vers une société du temps libre ? en 1982, Gilles Lipovetsky L’ère du vide en 1983. La séquence se prolongera quinze ans plus tard avec Jeremy Rifkin (La fin du travail, 1996). Le travail-valeur s’effacerait derrière l’individualisme contemporain : la critique vient de la gauche intellectuelle, elle accompagne la sortie du fordisme.
De l’autre s’installe un discours patronal et managérial, dans le sillage immédiat de l’élection de Margaret Thatcher (1979) et de Ronald Reagan (1981) : les salariés occidentaux ne travailleraient pas assez, leur productivité décrocherait face aux concurrents asiatiques, les rigidités du droit du travail nous tueraient. Ezra Vogel publie Japan as Number One en 1979 ; William Ouchi Theory Z en 1981 ; Tom Peters et Robert Waterman In Search of Excellence en 1982. Le Japon devient le miroir où l’Occident se regarde et se découvre déficitaire.
Read more: Libéraux et conservateurs ont-ils raison de s’attaquer à l’assistanat et........
