Israël: des révélations historiques relancent le débat sur le programme nucléaire de l'État hébreu
Israël: des révélations historiques relancent le débat sur le programme nucléaire de l'État hébreu
Sophie Boutière-Damahi – Édité par Émile Vaizand – 22 avril 2026 à 7h00
À l'heure du conflit au Moyen-Orient entre les États-Unis, Israël et l'Iran, le journal Haaretz apporte un nouvel éclairage sur les origines et le financement du programme nucléaire israélien, évoquant une possible participation secrète de l'Allemagne de l'Ouest durant les années 1960 et 1970.
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C'est une enquête historique qui n'est pas passée inaperçue, notamment en raison du contexte dans lequel elle est parue. À la mi-mars 2026, alors que le Moyen-Orient était de nouveau plongé dans un conflit ouvert à la suite des attaques conjointes des États-Unis et d'Israël contre le régime iranien, le quotidien israélien d'opposition Haaretz a relancé le débat sur les origines du programme nucléaire israélien, en évoquant un possible financement secret, en partie assuré par l'Allemagne de l'Ouest. Depuis la révélation de l'existence de la centrale de Dimona (sud d'Israël) en 1960, le développement du programme nucléaire israélien reste entouré de nombreuses zones d'ombre, en particulier concernant son coût réel et l'origine des financements ayant permis sa mise en place.
Cette question prend une résonance particulière dans le contexte actuel. Le 21 mars, plusieurs missiles iraniens ont frappé le sud d'Israël, touchant notamment les villes de Dimona et d'Arad, en représailles à une frappe américano-israélienne sur le site nucléaire d'enrichissement de Natanz, dans le centre de l'Iran. Ces bombardements iraniens ont fait près de 200 blessés et provoqué un choc à proximité immédiate du centre de recherche nucléaire de Dimona, situé dans le désert du Néguev, ravivant les inquiétudes autour d'une possible extension du conflit vers des infrastructures stratégiques sensibles.
«Frappe iranienne près d'un site nucléaire en Israël, au moins 175 blessés», reportage de France 24, diffusé le 22 mars 2026.
Un mécanisme de prêt secret entre l'Allemagne de l'Ouest et Israël
«L'ironie est difficile à ignorer: une Allemagne [de l'Ouest, ndlr] dirigée par Konrad Adenauer, à peine une génération après la Shoah, a contribué à financer le projet destiné à garantir qu'une telle atrocité ne se reproduise plus jamais pour le peuple juif», avance Avner Cohen, historien, chercheur israélien spécialiste du programme nucléaire et auteur de l'ouvrage de référence sur la question, Israël et la bombe (publié en anglais en 1998, paru en France en avril 2020).
Selon l'enquête publiée par le journal Haaretz et signée par le politologue Uri Bar-Joseph, professeur émérite à l'université de Haïfa, le gouvernement fédéral de Bonn aurait transféré chaque année, entre 1961 et 1973, entre 140 et 160 millions de deutschemarks à Tel-Aviv par le biais d'un mécanisme de prêt secret, soit près de 5 milliards d'euros actuels, transformés ensuite en subventions.
Historical clues indicate: Germany secretly funded Israel's nuclear programhttps://t.co/7mJvPz4P8G— Haaretz.com (@haaretzcom) March 15, 2026
Historical clues indicate: Germany secretly funded Israel's nuclear programhttps://t.co/7mJvPz4P8G
On savait déjà qu'Israël avait conclu des accords secrets avec la France à partir de 1957, permettant la construction du réacteur de Dimona et l'accès à une assistance technologique et militaire, à la suite de la crise du canal de Suez en 1956. Israël bénéficie alors du soutien français face aux pressions internationales qui poussent le jeune État hébreu à se retirer du Sinaï, territoire égyptien occupé par les forces israéliennes dans la foulée de la crise de Suez. S'il s'agit officiellement d'un programme civil, l'accord est aujourd'hui considéré comme ayant permis à Israël de poser les bases du développement de sa capacité nucléaire militaire.
Mais celui-ci n'est qu'une première pierre posée, comme le rappelle l'historien chercheur Uri Bar-Joseph dans l'article de Haaretz: «La France ne pouvait offrir une réponse suffisante à cette menace existentielle. Conscient des limites françaises, […] David Ben Gourion [le Premier ministre israélien de 1948 à 1954, puis de 1955 à 1963, ndlr] chercha alors une “protection pour les jours de pluie”. Le pays le plus approprié pour ce rôle, de son point de vue, malgré le lourd poids émotionnel de l'histoire, était l'Allemagne de l'Ouest. À l'époque, c'était une puissance montante en Europe, sans passé impérialiste envers les États arabes. […] Surtout, nombreux étaient ceux en Allemagne, à commencer par le chancelier Konrad Adenauer, qui se sentaient redevables envers Israël.»
Pour autant, peut-on interpréter ce financement présumé de l'Allemagne de l'Ouest comme une extension implicite des réparations liées à la Shoah, ou plutôt comme une décision géopolitique à replacer dans le contexte de la Guerre froide? Là encore, les zones d'ombre de l'enquête historique portent certains à la prudence, comme Avner Cohen: «Mon point de vue est que, à l'exception notable du ministre fédéral de la Défense Franz Josef Strauss [en poste entre 1956 et 1962, ndlr], qui savait presque certainement dès le départ pour Dimona, la plupart des responsables allemands, y compris Adenauer, ignoraient initialement que des fonds étaient dirigés vers le projet nucléaire israélien.»
L'historien rappelle d'ailleurs que si le canal secret de défense, connu sous le nom de «opération Frank/Kol», fournissait à Israël du matériel militaire gratuitement, cela restait distinct du programme «Aktion Geschäftsfreund» («opération Amis d'affaires»), qui finançait des projets ostensibles pour le «développement du Néguev», ce qui désignait en fait le site nucléaire de Dimona. Ce dernier mécanisme, opaque, permettait de transférer des fonds sans en contrôler la véritable destination, puisqu'Israël n'était pas tenu de déclarer l'usage de l'argent.
Un programme nucléaire toujours passé sous silence
Dès les années 1960, Israël joue de son ambiguïté sur la question nucléaire par sa doctrine de l'amimut («opacité» en hébreu), selon laquelle l'État ne confirme pas, ni ne nie officiellement détenir l'arme nucléaire, afin de préserver un effet de dissuasion stratégique, tout en évitant les contraintes diplomatiques liées à une reconnaissance explicite. Cette stratégie offre aussi à Israël une marge de manœuvre vis-à-vis du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), que l'État hébreu n'a toujours pas signé.
«Comment Israël est devenu, en secret, la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient?», L'Orient-Le Jour, 19 juin 2025.
La question nucléaire a pourtant accompagné le développement de l'État hébreu dès ses premières années. En 1952, son Premier ministre David Ben Gourion crée la Commission israélienne de l'énergie atomique (CIEA), confiée au chimiste israélien Ernst David Bergmann, pour structurer scientifiquement et institutionnellement le projet nucléaire. Cette commission, d'abord dédiée à la recherche, devient vite le pivot de ce qui deviendra le programme nucléaire israélien, avec des installations –comme la centrale de Dimona– construites à partir de la fin des années 1950.
Dès les années 1960, ce silence permet également à l'Allemagne de l'Ouest de développer son partenariat militaire avec Israël, tout en maintenant ses relations avec les pays arabes voisins au Moyen-Orient. «Cela a été maintenu secret, je pense, pour une variété de raisons nationales et internationales. Avant tout, reconnaître ouvertement que l'Allemagne a financé Dimona nuirait fortement à son image internationale, en particulier dans le monde arabe», avance Avner Cohen.
Un sujet sensible, y compris sur la scène nationale israélienne
Au sein même d'Israël, le dossier est explosif. L'affaire Mordechai Vanunu reste l'un des épisodes les plus emblématiques et controversés de l'histoire nucléaire israélienne. En 1986, l'Israélien Mordechai Vanunu, ancien technicien atomatiste au centre de recherche nucléaire du Néguev, sur le site de Dimona, révèle à la presse britannique des détails hautement confidentiels sur le programme nucléaire militaire israélien, allant jusqu'à fournir des photographies prises à l'intérieur des installations. Le lanceur d'alerte affirme qu'Israël dispose d'un arsenal substantiel de plusieurs têtes nucléaires, brisant ainsi l'opacité soigneusement entretenue autour du complexe nucléaire de Dimona.
L'ancien technicien nucléaire israélien Mordechai Vanunu s'adresse à la presse devant la prison de Shikma, à Ashkelon (sud d'Israël), après sa libération le 21 avril 2004. Il a alors déclaré être «fier et heureux» d'avoir révélé les agissements du programme nucléaire israélien, au terme d'une peine de dix-huit ans de prison. | Pedro Ugarte / AFP
La démarche de Mordechai Vanunu, motivée par son opposition aux armes de destruction massive, est considérée comme une trahison grave du secret d'État. L'ancien technicien israélien est enlevé en Italie par des agents du Mossad (les services secrets israéliens), puis transporté en Israël où il est jugé à huis clos et condamné à dix-huit ans de prison pour espionnage et divulgation de secrets d'État. Pendant les onze premières années, l'ancien technicien est maintenu en isolement prolongé, une mesure dénoncée par de nombreuses organisations de défense des droits humains comme cruelle et injustifiée. Après sa libération an avril 2004, Mordechai Vanunu reste soumis à des restrictions sévères sur sa liberté d'expression et de mouvement.
Cet épisode illustre à la fois la centralité du secret dans la doctrine nucléaire israélienne et la sensibilité extrême du sujet, y compris sur le plan interne. Une opacité qui contraste avec les mécanismes internationaux de contrôle appliqués à d'autres États de la région.
Alors qu'Israël, qui n'a jamais adhéré au traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, disposerait selon plusieurs estimations d'un arsenal non déclaré d'environ 80 à 90 ogives nucléaires, échappant aux inspections de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), l'Iran, pourtant signataire du traité, fait l'objet de contrôles réguliers, de sanctions internationales et de pressions militaires croissantes. D'après les récents rapports de l'AIEA, Téhéran possède par ailleurs plus de 400 kilos d'uranium enrichi à 60%, soit un niveau proche du seuil militaire nécessaire pour concevoir une bombe atomique (autour de 90%), sans qu'une militarisation effective n'ait été formellement établie à ce stade.
Sophie Boutière-Damahi
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