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En Italie, une nouvelle frange post-fasciste défie Giorgia Meloni et fracture l'extrême droite

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12.03.2026

En Italie, une nouvelle frange post-fasciste défie Giorgia Meloni et fracture l'extrême droite

Sophie Boutière-Damahi – Édité par Émile Vaizand – 12 mars 2026 à 6h55

De l'autre côté des Alpes, à un an des élections parlementaires, la création d'un nouveau parti nationaliste, identitaire et eurosceptique fragilise la coalition du gouvernement de l'actuelle présidente du Conseil des ministres italien. Cette scission porte un nom: Roberto Vannacci.

Temps de lecture: 5 minutes

«C'est [Matteo] Salvini, le traître. Ma droite à moi, elle est vraie.» Début février 2026, l'eurodéputé Roberto Vannacci a quitté la formation politique d'extrême droite de la Ligue (anciennement Ligue du Nord), dirigée par Matteo Salvini, le vice-président du Conseil des ministres italien. Ancien militaire de formation, Roberto Vannacci a décidé de fonder le Futur national (Futuro Nazionale en version originale, abrégé en… FN), un nouveau parti nationaliste, identitaire et eurosceptique, qui promet une droite plus dure que celle incarnée par le gouvernement actuel.

Cet épisode intervient à un an des prochaines élections parlementaires, alors que la Première ministre italienne Giorgia Meloni cherche à consolider sa stature de dirigeante crédible sur la scène internationale, tout en maintenant l'unité de sa coalition au niveau national. Selon Carlo De Nuzzo, docteur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et spécialiste de l'extrême droite en Italie, la séquence de cette fragmentation était prévisible: «La stratégie de normalisation de Giorgia Meloni a mécaniquement créé un espace sur son flanc droit.»

«La création de Futuro Nazionale est avant tout le symptôme d'un décalage majeur entre le poids électoral massif de Roberto Vannacci et le rôle politique restreint qui lui était accordé, poursuit le chercheur. Il existait une tension évidente entre son charisme personnel et sa fonction de vice-secrétaire de la Ligue, où il se trouvait ostracisé par les cadres du parti.»

Une nouvelle guerre intestine lancée

Alors que l'eurodéputé Roberto Vannacci crée son propre parti, certains observent dans cette initiative une démarche comparable à celle d'Éric Zemmour, qui a lancé son parti Reconquête en France en 2021: transformer une notoriété médiatique personnelle en une force politique, en se positionnant comme un outsider face aux partis traditionnels de la coalition. En 2023, l'ancien général au sein de l'armée italienne publie le livre Il mondo al contrario («Le monde à l'envers»), qui est un best-seller.

Le général Roberto Vannacci lors de la présentation de son livre Il mondo al contrario, à l'Euro Hotel de Concorezzo (Lombardie, Italie), le 16 octobre 2023. | Alessandro Bremec / NurPhoto / AFP

Cet essai polémique contient plusieurs passages homophobes et xénophobes, qui ont choqué l'opinion publique transalpine. Ceux-ci se retrouvent aujourd'hui dans le programme nationaliste et souverainiste que défend Roberto Vannacci, souvent en continuité avec la majorité de droite actuelle, comme la remigration. «La différence avec le projet de la majorité de Giorgia Meloni réside d'abord dans sa faisabilité, reprend Carlo De Nuzzo. Tout comme Giorgia Meloni promettait le blocus naval sur les côtes africaines pendant la campagne électorale pour stopper les débarquements clandestins, ce qui est évidemment une mesure impossible à mettre en œuvre une fois au gouvernement, lui promet la remigration.»

«Aussitôt après la rupture provoquée par Roberto Vannacci, Giorgia Meloni aurait reçu de la part de Matteo Salvini une demande précise, un “pacte de loyauté” en vue des élections de 2027.»

Selon certains sondages menés depuis la création de ce nouveau parti, le Futur national serait actuellement crédité d'environ 3% des intentions de vote, avec des estimations pouvant parfois atteindre 3,9% à 4,2%, notamment en siphonnant une partie des électeurs traditionnels de la Ligue et du parti national-conservateur Fratelli d'Italia (Frères d'Italie), dont Giorgia Meloni est la dirigeante. Cette projection électorale se traduit déjà dans les rangs de certains élus locaux comme dans la région de Modène (Émilie-Romagne), dans le nord de l'Italie, où plusieurs conseillers municipaux de la Ligue ont quitté ce parti pour rejoindre celui de Roberto Vannacci.

Cette dynamique inquiète sérieusement les formations politiques que le Futur national concurrence sur leur droite. «Aussitôt après la rupture provoquée par Roberto Vannacci, Giorgia Meloni aurait reçu de la part de Matteo Salvini une demande précise, un “pacte de loyauté” en vue des élections de 2027, remarque Carlo De Nuzzo. Il s'agirait d'un engagement public visant à exclure préventivement Roberto Vannacci d'une éventuelle coalition de “centre droit”.»

Giorgia Meloni et le coût de sa «normalisation»

Depuis son accession au pouvoir en septembre 2022 à la tête d'une coalition de «centre droit», Fratelli d'Italia a évolué d'un parti post-fasciste vers une formation politique plus institutionnelle. Sa cheffe Giorgia Meloni cherche à rassurer les partenaires européens et internationaux sur la modération de son camp, tout en conservant un agenda nationaliste et conservateur qui reste clivant dans la société italienne. «Elle est capable de discuter avec Ursula von der Leyen, mais aussi avec Marine Le Pen et Viktor Orbán. […] Son objectif est de changer les institutions de l'intérieur, pour les rendre plus perméables aux valeurs conservatrices», avançait la chercheuse Catherine Fieschi en juin 2024 pour Mediapart.

Cependant, cette stratégie de normalisation à l'international ne va pas sans tension sur le plan intérieur. Début février 2026, lors d'un Conseil des ministres, le gouvernement italien a approuvé un décret de sécurité comprenant des mesures renforçant les pouvoirs de police et prévoyant notamment une forme de détention préventive pour des personnes susceptibles de perturber des manifestations. Ce décret est intervenu après la fermeture du centre social autogéré Askatasuna, à Turin en décembre 2025, qui était un lieu historique pour les mouvements anarchistes et antifascistes en Europe.

Ces mesures ont été vivement critiquées par les syndicats, associations civiles et partis d'opposition comme une restriction des libertés publiques. Déjà, au printemps 2025, des milliers de personnes avaient manifesté dans les rues de Rome pour protester contre une nouvelle loi sur la sécurité, qui renforçait les peines contre certaines formes de protestation et étendait les protections juridiques pour les forces de l'ordre.

Selon Carlo De Nuzzo, la dérive autoritaire sur le plan intérieur est encore aggravée par le manque d'une alternative de gauche forte sur l'échiquier politique: «Il n'existe pas de gauche capable de construire un récit qui défende l'existence de ces espaces alternatifs» (comme le centre Askatasuna à Turin). À l'heure actuelle, les forces de gauche en Italie se caractérisent par leur fragmentation et leur influence limitée. Le Parti démocrate (Partito Democratico, PD), principal parti social-démocrate, reste dominant au centre gauche, mais il peine à mobiliser de nouvelles bases et à proposer un contre-récit à celui du gouvernement de Giorgia Meloni. Les autres partis de gauche comme Gauche italienne (Sinistra Italiana) ou Articolo Uno jouent quant à eux un rôle marginal.

En attendant, Roberto Vannacci entend utiliser son rôle au sein du Parlement européen comme une rampe de lancement pour mobiliser l'électorat national. Et il entend le faire au moyen d'une union des droites nationalistes européennes. Le 24 février, l'ancien général a officiellement rejoint L'Europe des nations souveraines (ESN), le groupe politique parlementaire souverainiste fondé par le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD)

Ainsi, il a marqué nettement la rupture et a quitté le groupe politique Patriotes pour l'Europe (anciennement Identité et démocratie), dont fait partie la Ligue (et aussi le Rassemblement national). «Nous avons pour objectif de protéger les traditions gréco-romaines qui ont toujours caractérisé l'Europe et nous avons une position très claire sur l'immigration, qui ne se limite pas à l'importation de main-d'œuvre, mais concerne également une culture et une civilisation totalement différentes des nôtres», a déclaré Roberto Vannacci.

Avec Roberto Vannacci et le Futuro Nazionale, voici donc une surenchère à la droite de Giorgia Meloni qui risque de mettre en grande difficulté celle qui tentera de briguer un second mandat en 2027. Mais aussi de la défier à propos de ses positions sur la guerre en Ukraine sur le plan européen, le groupe ESN s'opposant aussi aux critiques du gouvernement italien à l'égard du président russe Vladimir Poutine et à son soutien appuyé au gouvernement de Kiev.

Sophie Boutière-Damahi

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