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Guerre en Iran: comment les États-Unis, poussés par Israël, se sont retrouvés dans une impasse stratégique

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23.04.2026

Guerre en Iran: comment les États-Unis, poussés par Israël, se sont retrouvés dans une impasse stratégique

Lina Kennouche – 23 avril 2026 à 20h00

Le fragile cessez-le-feu entre l'Iran et les États-Unis, entré en vigueur le 8 avril puis prolongé le 21 avril par Donald Trump, n'a pas mis fin à une opération militaire dont de plus en plus d'observateurs, de responsables politiques et d'électeurs états-uniens doutent du bien-fondé.

Temps de lecture: 8 minutes

L'action conjointe américano-israélienne engagée le 28 février 2026 a précipité les États-Unis dans une impasse stratégique. Le conflit profite à ce stade à la Russie et de plus en plus de voix aux États-Unis, dans le camp démocrate mais aussi au sein de la galaxie trumpiste MAGA, dénoncent une guerre qui serait menée dans l'intérêt de Tel-Aviv plus que dans celui de Washington.

Selon le New York Times, c'est après une série de rencontres secrètes avec le Premier ministre israélien que Donald Trump aurait souscrit à l'idée qu'un changement de régime en Iran par la désorganisation et la décapitation du pouvoir, ainsi que la neutralisation des capacités balistiques de Téhéran, était un objectif «à portée de main». Benyamin Netanyahou l'aurait convaincu que l'Iran n'était pas en mesure «de bloquer le détroit d'Ormuz ni de frapper sérieusement les intérêts américains dans la région».

Le président états-unien aurait donc été persuadé du succès inéluctable d'une offensive majeure, en partant du présupposé qu'il s'agissait d'une opération peu coûteuse et dont il pourrait sortir rapidement vainqueur. Un calcul initialement erroné. En effet, la capacité de riposte de l'Iran, qui a su saturer les systèmes de défense adverses à l'aide de drones à bas coût et de missiles balistiques hypersoniques, tout en désorientant l'économie mondiale par le blocage du détroit d'Ormuz, a déjoué ces prévisions.

Un enlisement annoncé

Ce risque d'une forte résistance était d'ailleurs largement perceptible puisque le chef d'état-major interarmées Dan Caine aurait mis en garde Donald Trump contre des frappes qui pourraient s'avérer risquées et entraîner les États-Unis dans un conflit prolongé. Les évaluations des services de renseignement avaient également décrit les réactions possibles de l'Iran, précisant notamment que Téhéran se focaliserait plutôt sur des représailles régionales, en ciblant «les bases américaines, les alliés du Golfe et les goulets d'étranglement énergétiques critiques tels que le détroit d'Ormuz».

Les observateurs s'accordent à reconnaître d'une part que cette résilience iranienne est le résultat de la doctrine de défense en mosaïque des années 2000 qui a permis une continuité opérationnelle, même après la décapitation des plus hauts responsables du régime, en dispersant le commandement; et, d'autre part, que l'Iran était préparé à une guerre d'attrition dans laquelle l'objectif est de dégrader les ressources de l'ennemi plus vite que celui-ci ne peut les reconstituer.

«“Défense mosaïque”: la doctrine militaire iranienne conçue pour résister», BFM Business, 10 mars 2026.

Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), rappelle au cours d'un entretien téléphonique que l'Iran s'est préparé à ce choc. «L'armée iranienne est équipée de matériel des années 1970 et n'est pas capable de mener les opérations conventionnelles. C'est pourquoi les Iraniens se sont préparés à une guerre d'attrition et à attendre au sol. Ce sera une autre paire de manches si les Américains veulent y aller. L'Iran, ce n'est pas l'Irak, ce n'est pas la Somalie, ce n'est même pas la Syrie. C'est 90 millions d'habitants, un vaste territoire sur lequel ils sont tout à fait capables d'infliger de lourdes pertes à quiconque voudrait les envahir. Ce que les opinions publiques, en Israël ou aux États-Unis, ne pourraient pas supporter.»

Ce constat est partagé par Olivier Dujardin, ancien militaire spécialisé dans la guerre électronique et le renseignement d'origine électromagnétique. Cet analyste précise que dans la mesure où les Iraniens ont enterré nombre de leurs installations de missiles et caché dans les montagnes une partie de leur production, les Américains se sont retrouvés confrontés à toute une série de problèmes.

«Les États-Unis ont manqué de cibles légitimes à frapper, donc que leur restait-il?, interroge Olivier Dujardin. Éventuellement, les raffineries de pétrole, les usines de production d'électricité… Mais ensuite? Par ailleurs, ils ont consommé énormément de munitions. Les stocks ne sont pas inépuisables. Ils ne pouvaient pas maintenir ce rythme de frappes dans la durée. Un autre aspect du problème est l'usure du matériel. Il faut assurer la sortie des avions, leur maintenance, la récupération des pilotes. Cela pose tout un tas de difficultés. Il est clair qu'ils se sont donné des objectifs inatteignables par l'unique action aérienne. Il aurait alors fallu envoyer des troupes au sol, mais ce n'est pas en mobilisant 20.000 ou 30.000 soldats qu'ils auraient pu faire quelque chose de significatif. Cela suppose des centaines de milliers d'hommes pour pouvoir lancer des opérations contre l'Iran sur un territoire aussi vaste, sec, aride et montagneux.»

Une guerre israélienne plus qu'une guerre américaine?

Il apparaît donc que, sous l'influence de Benyamin Netanyahou, Donald Trump s'est laissé entraîner dans une guerre sans but réel, avec un risque d'enlisement pour les forces américaines. Ce n'est d'ailleurs pas la première guerre dans laquelle les États-Unis se lancent après avoir été convaincus par les arguments israéliens. De l'avis de nombreux observateurs, l'intervention en Irak de 2003 –que le stratège Zbigniew Brzezinski avait qualifiée devant la commission des affaires étrangères du Sénat des États-Unis de «calamité, historique, stratégique et morale… menée sur la base de principes manichéens et d'un orgueil impérial démesuré»– avait déjà été une illustration éclatante du poids du lobby pro-israélien dans l'élaboration de la politique étrangère états-unienne.

Dans son ouvrage The Power of Israel in the United States, paru en 2006, l'universitaire américain John Petras avait ainsi documenté l'influence prépondérante sur la politique états-unienne au Moyen-Orient du lobby pro-israélien, qui s'assure successivement du soutien de responsables au plus haut niveau du gouvernement, du monde des affaires, du milieu universitaire, des fondamentalistes chrétiens et des médias. Il montre comment, ensemble, ils seraient parvenus à garantir le soutien total et inconditionnel des États-Unis à toutes les priorités de l'agenda d'Israël depuis des décennies, même lorsque celles-ci nuisent aux intérêts des États-Unis, comme lors de la guerre en Irak de 2003.

«Le Proche-Orient selon Israël | Décryptage», Arte Info, 14 avril 2026.

Cette thèse est également défendue par John Mearsheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage phare Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine (paru en France en 2009). Ils rappellent que la relation étroite avec Israël constitue la pierre angulaire de la politique américaine au Moyen-Orient et que l'engagement des États-Unis envers Israël est principalement lié aux activités du «lobby israélien». Les deux auteurs avaient initialement publié un article intitulé «The Israël Lobby», qui a suscité une vive polémique dans le milieu universitaire, politique et médiatique. C'est pourquoi ils ont cherché, dans ce livre, à approfondir leur analyse et à détailler la méthodologie pour contrer les critiques acerbes dont ils ont fait l'objet.

Des résultats négatifs pour Washington comme pour Tel-Aviv

Dans ce nouveau contexte de guerre, Israël semble avoir joué un rôle de premier plan dans la décision de mener une offensive d'envergure contre l'Iran. Mais si les objectifs états-uniens ont été mal définis, les buts israéliens apparaissent plus évidents.

«Les Israéliens tentent de ressusciter les frontières telles que pensées par Oded Yinon [expert du ministère israélien des Affaires étrangères qui a développé dans les années 1980 l'objectif de démembrer les États arabes, considérés comme le maillon faible de l'ordre international, pour les recomposer sur des bases confessionnelles, ndlr], c'est-à-dire le redécoupage des pays de la région en fonction de critères ethniques, religieux, etc. Aujourd'hui, dans ce projet, Benyamin Netanyahou profite du fait que toute l'appréciation de la politique régionale ait été déléguée par Donald Trump à son gendre, Jared Kushner, plus sioniste que les Israéliens. C'est lui qui mène la danse sur ces dossiers en fonction des critères des sionistes les plus radicaux. Cela dit, c'est, à mes yeux et aux yeux d'un certain nombre de mes anciens camarades des services israéliens, une politique suicidaire», estime Alain Chouet.

La perspective de la guerre comme modalité permanente de la politique israélienne commence à avoir un coût significatif pour les États-Unis, comme le démontrent les premiers effets de cette guerre contre l'Iran.

Olivier Dujardin rappelle qu'Israël est engagé dans un conflit sur de multiples fronts et que la situation est inextricable. «Cela a déjà un coût pour eux, précise l'analyste et ancien militaire. D'abord, aucun système de défense n'assure une protection totale. Il y a toujours des missiles qui passent. Ensuite, ils ont un épuisement des intercepteurs, parce que cela leur coûte très cher d'intercepter des missiles balistiques avec des missiles qui valent plusieurs millions. Ils n'ont donc pas non plus de stocks énormes. De surcroît, ce sont des processus de production et de fabrication très lents, donc ils ne peuvent pas suivre le rythme industriel. Enfin, dernier point, les Iraniens mettent en œuvre des missiles essentiellement de nouvelle génération qui sont par conséquent plus difficiles à intercepter. Tout cela combiné fait qu'il y a quand même des impacts sur le sol israélien et ce n'est pas neutre pour eux.»

Bien qu'il n'existe aucune opposition politique en Israël à ces guerres sur plusieurs fronts, un mécontentement croissant au sein de l'opinion publique israélienne est palpable face à l'absence de gains stratégiques, malgré les succès tactiques. Mais la perspective de la guerre comme modalité permanente de la politique israélienne, associée à une logique jusqu'au-boutiste, commence à avoir un coût significatif pour l'allié états-unien, comme le démontrent les premiers effets de cette guerre contre l'Iran. En effet, la montée vertigineuse des prix du pétrole, du gaz et des produits dérivés profite grandement au rival russe, qui peut ainsi à la fois mieux financer sa guerre en Ukraine et devenir un partenaire commercial plus important qu'auparavant pour de nombreux pays.

David Teurtrie, chercheur associé au Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE) et spécialiste de la Russie, indique à cet égard que «les Américains et les Israéliens sont déjà a priori à court de missiles antiaériens. Il y a même eu des demandes de transfert depuis la Pologne et la Corée du Sud. Il est donc clair qu'ils n'ont plus de missiles antiaériens pour l'Ukraine. D'autant que, avant même le conflit, les livraisons à l'Ukraine étaient déjà en baisse.» Il ajoute que le contexte actuel accroît les revenus de la Russie non seulement en matière de vente de pétrole, mais aussi dans d'autres domaines, notamment les engrais et l'aluminium.

Une guerre impopulaire aux États-Unis

En outre, cette guerre commence à avoir un coût politique interne pour les États-Unis et risque d'affecter à terme leur relation avec Israël dans la mesure où des divisions se font déjà ressentir au sein de la mouvance MAGA (Make America Great Again). Plusieurs grandes figures de cette mouvance ont exprimé de vives critiques à l'égard d'Israël, dénonçant le risque pour les États-Unis de s'enliser dans une guerre sans fin au détriment de leurs intérêts.

À quelques mois des élections de mi-mandat (midterms), les Républicains prennent conscience que leur chance de conserver la majorité à la Chambre des représentants s'amenuise en raison de la décision de Donald Trump de mener des opérations militaires contre l'Iran.

Au sein du camp démocrate, l'opposition à la guerre se renforce également. Dans une tribune intitulée «L'aide militaire américaine à Israël doit cesser», parue le 15 avril dans le quotidien britannique The Guardian, Bernie Sanders écrit: «Le soutien à Israël dans ce pays a chuté de manière spectaculaire. Aujourd'hui, selon un récent sondage Pew, 80% des Démocrates ont désormais une opinion défavorable d'Israël et 41% des Républicains partagent ce point de vue. Et ces chiffres sont encore plus élevés chez les jeunes. Un récent sondage Quinnipiac a également révélé que 60% des personnes interrogées, dont les trois quarts des démocrates et les deux tiers des indépendants, s'opposent à ce que les États-Unis fournissent des armes à Israël.»

Le Sénat a rejeté les deux propositions de Bernie Sanders visant à bloquer les ventes d'armes et de bulldozers à Israël. Mais la guerre contre l'Iran pourrait être l'une des dernières guerres conduites par les États-Unis à l'initiative d'Israël.

Lina Kennouche est chercheuse associée au Centre de recherche sur les expertises, les arts et les transitions (Creat) de l'université de Lorraine. Elle est titulaire d'un doctorat en géopolitique de l'université de Lorraine et d'un master de recherche en sciences politiques de l'université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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