Napoléon Bonaparte a-t-il vraiment essayé de se suicider?
Napoléon Bonaparte a-t-il vraiment essayé de se suicider?
Ernest Ginot – Édité par Émile Vaizand – 30 mars 2026 à 6h55
[L'Explication #263] Après avoir tenté de conquérir toute l'Europe, l'empereur français doit abdiquer une première fois en avril 1814. Et que fait-il quand il vient de tout perdre subitement? Comme tout être humain, il broie du noir.
Temps de lecture: 5 minutes
Une main dans le gilet, un couvre-chef vissé sur la tête, une posture de conquérant: pas de doute, nous avons bien affaire à ce bon vieux Napoléon Ier. Si l'empereur français (1804-1815) est bien souvent dépeint comme un chef de guerre glorieux, fin stratège et visionnaire, ne reculant devant rien (sauf la froideur de l'hiver russe), le Petit Caporal cache aussi une part d'ombre, bien moins connue.
Impétueux, obstiné, il aurait eu, à une période sombre de son existence, des pensées suicidaires. Pire, il serait même passé à l'acte! Vraiment? Revenons sur cet événement méconnu, qui aurait pu changer l'histoire de France.
Du succès au suicide?
Une nuit particulière aurait pu rester dans les mémoires: celle du 12 au 13 avril 1814. Seul dans une chambre du château de Fontainebleau, Napoléon Bonaparte, humilié, voyant ses années de gloire brutalement interrompues, tient dans sa main… un sachet de poison. Mais, euh, attendez une minute: on ne va pas un peu vite, là?
Revenons en arrière. Après avoir mis presque toute l'Europe à ses pieds, Napoléon Ier voit, en 1814, son empire s'effondrer en quelques jours. La campagne de France est un échec: la sixième coalition, rassemblant notamment le Royaume-Uni, la Russie, la Prusse, la Suède et l'Autriche (le reste de l'Europe en somme), fait plier le géant français. Le 6 avril, Napoléon Ier signe son abdication. Comble de l'humiliation, les Bourbons s'apprêtent à remonter sur le trône de France, vingt-cinq ans à peine après la Révolution française. Lui est promis à l'exil sur l'île d'Elbe.
Et que fait Napoléon quand il vient de tout perdre? Comme tout être humain, il broie du noir. Beaucoup de noir. Dans le château de Fontainebleau, quasi désert, il refuse de dîner avec ses derniers soutiens. Son chambellan ferme les volets, laissant une seule lampe éclairer les appartements du général déconfit.
Là, l'empereur déchu ressasse les trahisons auxquelles il a dû faire face dans ces derniers instants de combat. Joachim Murat, roi de Naples et fidèle général de Napoléon Ier, a préféré pactiser avec les Italiens pour sauver sa couronne. Bernadotte, devenu roi de Suède, n'a cessé de lui planter des couteaux dans le dos. Ou encore le maréchal Marmont, qui capitule et livre Paris aux coalisés, le 30 mars 1814, sans même le consulter. Trahison!
Assailli par ces pensées, Napoléon Bonaparte pense alors à en finir. Sur son bureau, deux pistolets qu'il avait commandés à l'armurier Louis Marin Gosset l'attendent. Mais son grand écuyer, Armand de Caulaincourt, qui avait senti le coup, en a ôté la poudre. Peu importe: Napoléon avait prévu autre chose.
Bon, on romance un peu: on n'était pas avec lui dans la pièce. Mais l'événement est attesté par les historiens, qui se basent sur de nombreux écrits et l'on peut aisément se mettre à la place de celui qui fut tout en haut, avant de tomber au plus bas.
Revenons à notre histoire. Depuis l'invasion de la Russie, Napoléon Ier porte toujours sur lui… un petit sachet de cyanure, que son médecin lui a confectionné. Un ultime recours en cas de capture, humiliation intolérable. Sauf que voilà: l'humiliation, après sa défaite en France, est bel et bien là.
C'en est trop! Dans la nuit du 12 au 13 avril 1814, Napoléon verse le poison dans de l'eau et, hop, avale le contenu. Après quelques minutes, les spasmes puis les gémissements alertent son valet. Ce dernier s'en va chercher le général Armand de Caulaincourt, qui court à son chevet. La nuit est longue… mais Napoléon survit!
Le poison, trop vieux ou en quantité trop faible, ne lui a pas été fatal. Le matin, il murmurera à Caulaincourt une phrase restée célèbre: «Si même la mort ne veut pas de moi, alors il est grand temps que je m'en aille!» Quelques jours plus tard, il ratifie le traité et accepte son exil sur l'île d'Elbe.
Cette nuit à Fontainebleau n'est, en regardant de plus près, pas un simple moment d'égarement pour Napoléon Bonaparte. L'histoire de celui qui deviendra empereur est jonchée d'une certaine mélancolie suicidaire, qui l'accompagnerait depuis l'adolescence.
Portrait de Napoléon Ier (1769-1821), à Fontainebleau, le 31 mars 1814, quelques jours avant sa première abdication, le 6 avril. Tableau de Paul Delaroche (1797-1856), peint en 1840 et conservé au Musée de l'Armée à Paris. | © Photo Josse / Leemage / Bridgeman Images / AFP
«Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer?»
À 16 ans, alors qu'il se trouvait loin de sa Corse natale, en garnison à Valence, le jeune homme rédige par exemple un véritable mémoire philosophique sur… le suicide. «La vie m'est à charge, parce que je ne goûte aucun plaisir et que tout est peine pour moi, peut-on par exemple y lire. Quelle fureur me porte donc à vouloir ma destruction? Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer?» Plutôt dark le Napoléon.
Dans le livre Napoléon face à la mort (paru en avril 2021), l'historien Alain Frerejean revient sur plusieurs de ces moments à tendance suicidaire. Comme en 1795, quand il se retrouve sans affectation dans un Paris en révolution et qu'il écrit à son frère: «Si cela continue, mon ami, je finirai par ne pas me détourner lorsque passe une voiture.»
Ou encore en 1799, à son retour d'Égypte, lorsqu'il donne l'ordre formel de faire sauter le navire en cas d'abordage par les vaisseaux anglais. Même lors de la fameuse campagne de France, où il dira à Caulaincourt: «La vie m'est insupportable. J'ai tout fait pour mourir à Arcis, les boulets n'ont pas voulu de moi.» Et jusque dans l'ultime bataille de Waterloo (18 juin 1815), le Petit Caporal ne cessera de flirter avec la mort. Quelqu'un à le numéro d'un bon psy version Premier Empire à lui conseiller?
Ce n'est qu'une fois exilé pour de bon sur l'île de Sainte-Hélène, où il mourra le 5 mai 1821, que Napoléon semblera prendre du recul sur cette tendance........
