Japon : "Takaïchi a déclenché le plus grand conflit diplomatique avec Pékin depuis plus de dix ans"
La rencontre entre la Sanae Takaichi et Donald Trump, le 19 mars prochain, à la Maison-Blanche, vise à réaffirmer l'alliance nippo-américaine, en se concentrant sur la sécurité dans l’indo-pacifique alors qu’un accord commercial substantiel est déjà acquis avec un abaissement des surtaxes douanières américaines de 25 % à 15 % et l’investissement de 550 milliards de dollars (465 milliards d’euros) d’ici 2029 du Japon dans l’industrie américaine. Cette rencontre arrivera dans un contexte politique très spécial.
En annonçant le 23 janvier la dissolution de la chambre des représentants et dans la foulée au 8 février de nouvelles élections, la Première ministre espérait surfer sur sa popularité exceptionnelle auprès de la population. En effet, selon les sondages 75 % des Japonais et plus encore 90 % des jeunes de moins de trente ans la soutiennent. Le PLD apparaît clairement comme le parti le plus populaire parmi toutes les tranches d’âge. Mais c’est sur la personnalité de Sanae que cette élection s’est focalisée.
Situation économique difficile
Sa popularité s’explique d’abord et avant tout par son style direct, son énergie et sa décontraction ce qui est loin d’être la norme au Japon où l’on est beaucoup plus discret et en retenue. Ainsi sur la scène internationale elle s'est montrée à son avantage en accueillant chaleureusement la Première ministre italienne à qui elle a adressé quelques mots en italien. Plus encore, dans la lignée, elle a obtenu un franc succès dans sa rencontre avec le président sud-coréen Lee Jae Myung – qu’elle a accompagné à la batterie dans un des tubes de K-Pop le soft power de la Corée, – d’autant que cette rencontre avait-été particulièrement scrutée par les médias à l’aune des relations difficiles que le Japon entretient avec son voisin qu’elle a mis en coupe réglée durant la colonisation.
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Ses déclarations devant le parlement sur une éventuelle intervention armée en cas d’invasion de Taïwan par la Chine – qui ont conduit à une confrontation verbale mais pas que –, lui permettent de se donner une aura singulière à travers l’affirmation d’un Japon plus décomplexé qui plaît notamment aux plus jeunes. Reste que dans le cénacle politique, sa faible capacité à travailler en équipe pourrait lui être reprochée même si au final c’est son avis qui s’imposera grâce à sa victoire incontestable lors de ces élections.
L’économie est la question qui se pose le plus en politique et là, le Japon se trouve dans une situation très difficile, quasiment à la ramasse. Comment juguler l’inflation qui plombe le portefeuille des ménages ? L’augmentation des salaires ne compense en rien la hausse des prix qui de facto ramène encore à la baisse lesdits salaires. L’impéritie du gouvernement incapable de s’opposer à une hausse drastique des aliments dont celui de base du riz de 67 %, a évidemment fortement mécontenté les électeurs. Takaïchi propose quant à elle, une baisse des taxes visant à relancer la consommation mais en contradiction avec une dette publique de 230 %, la plus fort de pays du G7, même si cette dette est en grande partie interne. Remettre à plat un certain nombre de subventions, dégager rien moins que 48 000 milliards de yens afin de financer une réduction drastique de l’impôt, devraient selon elle, relancer une consommation atone. Le pari de Takaïchi est donc risqué mais cette élection montre que quels que soient les problèmes, les Japonais s’en remettent à la première femme à la tête du pays. Or la confiance joue toujours un rôle important dans la conduite de changements importants.
Point fondamental aussi, la relation avec la Chine donc, considérablement dégradée. Takaïchi a déclenché le plus grand conflit diplomatique avec Pékin depuis plus de dix ans en exposant publiquement la manière dont Tokyo pourrait réagir à une attaque chinoise contre Taïwan, l'île autonome revendiquée par la Chine. Après ses déclarations pour le moins agressives, la Première ministre veut montrer que son pays sait se montrer ferme face à son puissant voisin.
La Chine lui a demandé de revenir sur ses propos, ce que la première dame a refusé en contradiction avec une pratique traditionnelle dans les propos des hommes politiques japonais lesquels s’amendent sous la pression et au final acceptent souvent de démissionner. Cette attitude plaît à un électorat de plus en plus sensible à la fermeté et à une image d’indépendance donnée au monde. Takaïchi doit cependant trouver un moyen d’améliorer les relations sino-japonaises, car la Chine met une pression politique en appelant ses ressortissants à ne plus aller travailler ou étudier au Japon, économique en cassant la manne touristique et en réduisant les investissements dont l’archipel a pourtant le plus grand besoin. Pékin envisage également de limiter les exportations de terres rares et de minéraux essentiels. Les analystes du Daiwa Institute of Research estiment qu'une telle interdiction pourrait réduire le PIB japonais de 3 %, soit environ 117 milliards de dollars, et coûter 2 millions d'emplois. Plus des deux tiers des entreprises japonaises s'attendent à ce que la détérioration des relations avec la Chine affecte l'économie, selon un sondage Reuters publié au mois de janvier.
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Une série de mesures de rétorsion qui commencent à peser sur la quatrième économie du monde sans compter les menaces directement militaires, à travers l’agressivité des navires chinois envers les garde-côtes japonais qui patrouillent au large. Problème dirimant, auquel le Japon a bien du mal à répondre par peur d’une escalade qui pourrait enclencher une guerre, mais en profite pour augmenter considérablement son budget militaire qui en fait et en fera une puissance redoutable. Dans ce face-à-face, la Première ministre apparaît ferme. Et puis sa visite à Washington le 19 mars, lui a permis de vérifier la solidité des liens qui unissent les deux pays avant toute visite en Chine ! Cette attitude a permis à Takaïchi un gain politique, du moins à court terme.
Et puis cibler les étrangers afin de diminuer l’influence du parti d’extrême droite mais aussi parce qu’elle veut elle-même s’en prendre à eux dans un pays ou une forme de méfiance vis-à-vis de l’autre est historique et où l’insécurité et les meurtres leur sont souvent attribués. Méfiance vis-à-vis des autres qui passent par des manifestations xénophobes et des attaques via les réseaux sociaux visant principalement les Coréens et les chinois mais pas que ! D’abord rendre la naturalisation plus difficile encore qu’elle ne l’est ; accélérer les expulsions ; s’en prendre même à ceux qui ont un visa permanent ! Rendre aussi plus difficile l’accès à la propriété des étrangers alors que les prix des grandes métropoles dans le secteur du logement pénalisent les salariés, les repoussent toujours plus loin de leur lieu de travail, créant une anxiété facile à fixer sur les étrangers et facile à comprendre dans un pays où la réflexion politique est le plus souvent absente. L’étranger apparaît alors comme un bouc émissaire tout trouvé bien qu’il ne représente que 3 % de la population de l’archipel.
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L’électorat a suivi le révisionnisme affiché de Takaïchi, qui se met dans les pas de son mentor Sinzô Abe assassiné en juillet 2022. Refonder peu à peu la constitution pacifiste imposée par les Américains au sortir de la guerre, chercher davantage une autonomie en matière de relations internationales, que la mainmise des États-Unis rend difficile. Voilà au fond, à plus long terme, l’ambition de Sanae Takaïchi, dans la veine même de son parti de droite, l’inusable PLD et de l’extrême droite, encalminés depuis les années 1950 dans l’intention d’amender une constitution somme toute considérée comme étrangère.
