Le rendez-vous de Terrebonne
En politique, des incidents en apparence anodins peuvent avoir des conséquences d’une ampleur étonnante. Que serait-il advenu de Paul St-Pierre Plamondon et du mouvement souverainiste si la candidate de Québec solidaire dans Camille-Laurin à l’élection de 2022 n’avait pas été contrainte de se retirer après avoir été surprise à voler un dépliant du Parti québécois (PQ) dans une boîte à lettres ?
Dans Terrebonne, c’est une erreur de code postal commise par Élections Canada qui a amené la Cour suprême à ordonner la reprise de l’élection que la candidate du Parti libéral du Canada (PLC) avait remportée par une seule voix sur son adversaire bloquiste, en avril dernier.
Une élection partielle tenue au Québec présente rarement un grand intérêt pour le reste du Canada. Le 13 avril prochain, tous les yeux seront cependant braqués sur le match revanche qui aura lieu dans Terrebonne.
Que l’élection survienne au surlendemain du congrès national du PLC, qui sera tenu à Montréal, n’est sûrement pas un hasard. Le premier ministre Mark Carney s’était déjà rendu dans Terrebonne avant même d’annoncer la date du scrutin. On peut s’attendre à une congestion de limousines ministérielles au cours des prochaines semaines.
Il n’y a aucun suspens dans les deux circonscriptions ontariennes qui seront laissées vacantes par le départ des ex-ministres Chrystia Freeland et Bill Blair. Ce sont donc les électeurs de Terrebonne qui décideront si le gouvernement Carney pourra s’assurer d’une majorité à la Chambre des communes autrement qu’en débauchant des députés conservateurs.
Rien n’est acquis pour le PLC dans cette circonscription traditionnellement acquise au Bloc québécois, si on excepte la vague orange de 2011. Les projections du site qc125.com placent les deux partis au coude-à-coude.
La conjoncture demeure néanmoins bonne pour les libéraux. À l’élection générale, ils avaient obtenu 42,6 % des voix dans l’ensemble du Québec, soit une avance de 15 points sur le Bloc. Selon le plus récent sondage Léger, elle est maintenant de 23 points.
Le taux de satisfaction à l’égard du gouvernement Carney est aussi élevé au Québec (60 %) que dans le reste du pays. Même une majorité d’électeurs bloquistes (55 %) s’en disent satisfaits. La relecture de l’histoire canadienne que le premier ministre canadien avait faite dans son discours de la Citadelle, que plusieurs avaient perçue comme une véritable insulte, ne semble pas avoir laissé trop de séquelles.
Un autre que M. Carney aurait sans doute voulu profiter de chiffres aussi encourageants pour déclencher une élection générale. Même les électeurs albertains se disent satisfaits de lui ! Cette popularité s’explique peut-être par l’impression d’avoir affaire à un homme qui n’entend pas sauter sur la première occasion de consolider son pouvoir. Dans un an ou deux, il est bien possible qu’il regrette de ne pas l’avoir fait, mais cette retenue a néanmoins quelque chose de rafraîchissant.
Le chef du Bloc, Yves-François Blanchet, estime que, contrairement à l’an dernier, M. Carney ne pourra pas miser sur la crainte qu’inspire Donald Trump. S’il est vrai qu’on commence à avoir l’habitude des sautes d’humeur du président américain, l’avenir n’en demeure pas moins incertain et la guerre en Iran vient encore renforcer l’inquiétude des électeurs.
Il est vrai que la présence d’un gouvernement minoritaire à Ottawa a généralement bénéficié au Québec, en éloignant les tentations centralisatrices, auxquelles les libéraux ont traditionnellement le plus grand mal à résister. Les Québécois semblent toutefois ressentir au même titre que les Canadiens le besoin de savoir que le gouvernement a « les deux mains sur le volant ».
La candidate bloquiste dans Terrebonne, Nathalie Sinclair-Desgagné, dit miser sur les enjeux locaux, comme le TGV, dont le tracé actuel traverse la circonscription. S’il est vrai que les élections partielles font généralement une large place aux dossiers de proximité, celles du 13 avril risquent de prendre une dimension plus large.
Le Bloc ne fera évidemment pas campagne sur l’indépendance, pas plus que le PQ ne l’a fait lors de chacune des élections qui ont été tenues au cours des dernières années. À six mois de la prochaine campagne au Québec, l’élection dans Terrebonne n’en constituera pas moins un test pour le PQ et le mouvement souverainiste. Une victoire libérale serait inévitablement présentée comme un non à la tenue d’un référendum.
Le PLQ ne devrait cependant en tirer de conclusion hâtive. Le vieux réflexe d’équilibrer les choses en votant rouge à Ottawa et bleu à Québec ne disparaîtra pas pour autant. Si M. Carney apparaît comme un rempart contre l’ogre américain, le PQ est perçu comme la plus solide protection de l’identité québécoise.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
