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Le mirage des diversions

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02.04.2026

Donald Trump voulait rassurer les Américains, dans son adresse à la nation, sur cette lointaine guerre au Moyen-Orient qu’ils voient s’étirer depuis maintenant plus d’un mois en plombant l’économie mondiale et en faisant exploser les prix à la pompe. Le président des États-Unis a plutôt perpétué la profonde confusion entourant l’offensive israélo-américaine, visiblement toujours sans voie de sortie. Ce qui n’a rien pour déplaire au premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, qui se prépare, sous le couvert de cette guerre, à saisir tout le sud du Liban, pendant que Donald Trump, en quête de boucs émissaires si tout devait se terminer en queue de poisson, tire à boulets rouges sur l’OTAN.

Le président Trump n’en est plus à une réécriture près de l’histoire. Celle présentée dans son discours de mercredi soir n’était néanmoins pas moins légendaire. Ses propres paroles fixant les objectifs stratégiques de cette guerre — empêcher pour de bon l’Iran de posséder l’arme nucléaire, renverser le régime théocratique de Téhéran — n’auraient dans sa réalité alternative jamais été prononcées le 28 février. La fin de ce conflit serait envisageable, dans cet espace-temps fluctuant, encore et toujours dans « deux ou trois semaines ».

Le président Massoud Pezeshkian, le nouvel ayatollah Mojtaba Khamenei, et les mollahs en place restent tout aussi radicaux ? Des centaines de livres d’uranium enrichi demeurent sous la terre, même bombardée ? L’Iran ne cesse de déployer drones et missiles ? Qu’importe, si le président n’en dit mot. L’offensive militaire, proclame-t-il au contraire, « est presque terminée ».

Ou plutôt à moitié, à en croire Benjamin Nétanyahou, qui ne prédit pas pour autant, pour sa part, que l’offensive est temporellement à mi-chemin. De toute façon, ses yeux sont désormais rivés sur le sud du Liban, dont l’occupation n’est plus dissimulée, mais sans aucune gêne clamée.

Une bande de 30 km d’étendue jouxtant la frontière sera entièrement rasée (10 % du pays du Cèdre détruit, à l’image de la bande de Gaza), ses 600 000 habitants (sur les 5,8 millions que compte le Liban) inhumainement expulsés, dépossédés de leur terre, de leur maison, de leurs souvenirs, de leur sécurité. Le tout au nom de cette autre guerre menée contre le Hezbollah, dont les Libanais font à nouveau les frais et face à laquelle Israël sait très bien le Liban restreint par un déficit d’équipement et un souci de paix civile.

Le pantin Trump aura offert d’une pierre deux coups à son allié israélien. Ce n’est pas la paix que recherche le premier ministre Nétanyahou dans le sud du Liban, mais l’expansion territoriale de l’État juif par la création d’un nouveau « territoire occupé », comme s’en inquiètent les Nations unies. Et les sévères remontrances de la communauté internationale et du Canada — Mark Carney se sera enfin montré ferme en diplomatie — ne freineront pas davantage Benjamin Nétanyahou cette fois-ci.

D’autant que, dans l’immédiat, la réouverture du détroit d’Ormuz et la reprise du transport du cinquième du pétrole mondial qui y transite accaparent la diplomatie internationale. Maintenant qu’il y a mis le feu, Donald Trump se surpasse en matière d’irrévérence en sommant ses soi-disant alliés, qu’il avait préféré réduire à de simples spectateurs, de sauter désormais dans l’arène pour l’éteindre à sa place.

Or, les États-Unis ont beau n’importer que 3 % du pétrole transitant par cet étroit passage du Golfe et dont le président prétend qu’il n’a aucune utilité, l’Union européenne n’en reçoit pour sa part que 4 %, l’Asie en étant le marché premier (84 % des marchandises y ont transité en 2024).

C’est toutefois de l’espace aérien européen, et non asiatique, que le président américain a besoin, afin de le survoler ou d’y ravitailler ses appareils à destination du Moyen-Orient — l’accès à l’espace aérien canadien lui étant garanti sans conditions en vertu du NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord), comme le rapportait le Globe and Mail.

Les critiques de Donald Trump à l’endroit des partenaires de l’OTAN ont beau être récurrentes, ses nouvelles menaces de retrait de l’alliance, en réplique au refus de la France, de l’Italie et de l’Espagne de lui ouvrir en partie ou complètement leur espace aérien, sont grossièrement intéressées.

Ses accusations voulant que l’OTAN ne soit qu’une alliance de défense nord-atlantique à sens unique, quant à elles, sont calomnieuses. Alors que les partenaires se sont ralliés aux États-Unis pour partir en guerre en Afghanistan à leurs côtés (et y perdre de surcroît nombre de leurs soldats), Donald Trump menace aujourd’hui le Groenland, territoire autonome de l’un des membres fondateurs, d’annexion de même que l’ensemble du groupe d’abandon, s’il n’obtempère pas passivement à ses ordres. S’il y a sens unique, c’est bien le sien.

Le discours à la nation de Donald Trump était celui d’un président, consciemment ou non, en train de perdre pied. Les Américains, tout comme le reste du monde, ne sont pas près de se sortir de ce brouillard de guerre.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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