Idées|L’antiféminisme n’est pas un fait divers, c’est un projet politique Mélissa Blais, Tristan Boursier, Léa Clermont-Dion, Océane Corbin et Francis Dupuis-Déri
Le 22 juin, à Côte-des-Neiges, un homme de 25 ans a déclenché une fusillade qui s’est soldée par deux morts, et à l’issue de laquelle il a été abattu par la police, devant le siège d’une entreprise de l’industrie pornographique Aylo, notamment détentrice de Pornhub. Il laissait derrière lui un manifeste d’une centaine de pages nourri en grande partie par l’idéologie incel, saturé de haine des femmes et d’appels à la violence.
Depuis, une partie de la couverture médiatique s’emploie déjà à circonscrire l’événement : on scrute la psychologie du tueur, sa solitude et sa radicalisation en ligne tout en évacuant la dimension politique de son geste. Cette lecture réductrice n’est pas sans risque. Comme chercheuses et chercheurs qui étudions et combattons l’antiféminisme, nous voulons nommer ce que ces cadrages escamotent : l’antiféminisme est un phénomène politique. Le traiter autrement, c’est se condamner à ne rien y comprendre et à ne rien y pouvoir.
Disons-le d’emblée : cet attentat n’est pas un accident isolé, une aberration surgie de nulle part. Il s’inscrit dans ce que la sociologie des mouvements sociaux nomme un contre-mouvement : une réaction organisée, durable et structurée en réponse aux avancées des mouvements féministes et des minorités sexuelles et de genre. Les actes spectaculaires — Polytechnique en 1989, Toronto en 2018, et le 22 juin à Côte-des-Neiges — sont la pointe émergée d’un problème plus vaste qui inclut notamment le sexisme banalisé se camouflant sous la forme de « blagues », les campagnes de harcèlement en ligne et les politiques publiques qui rognent les droits acquis.
Ne retenir que la fusillade, c’est traiter le symptôme le plus rare en oubliant le terrain qui l’a rendu possible.
C’est pourquoi la psychologisation des motivations du tueur constitue une impasse, sans compter que les femmes vivent elles aussi de la détresse ou des frustrations sexuelles sans pour autant tuer des hommes ni rédiger de manifeste dans lequel elles........
