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Le taureau numérique revient piquer la CAQ

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15.04.2026

Santé Québec se dirige-t-elle « droit dans le mur » avec l’implantation du Dossier santé numérique (DSN) dans deux régions vitrines (Nord-de-l’Île-de-Montréal et Mauricie–Centre-du-Québec) prévue le 9 mai prochain ? En affirmant publiquement que oui, crûment et sans détour, vendredi, le ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Gilles Bélanger, a soulevé une tempête qui a fait boule de neige. Les oppositions et les syndicats réclament maintenant un holà. N’aurions-nous donc rien appris de nos déboires numériques passés et récents ?

Le ministre Bélanger a surpris jusqu’à son propre gouvernement avec sa sortie fracassante. Il faut dire qu’il n’y est pas allé de main morte en remettant en question la sécurité et la souveraineté des données médicales des Québécois dans le DSN et la formation de ceux qui vont l’utiliser au jour le jour. Santé Québec a semblé tomber des nues. La société d’État assure que l’hébergement des données se fera strictement à l’intérieur de nos frontières et que tous les indicateurs sont au vert, sauf une poignée, encore au jaune, qui seront résolus à temps pour le jour J.

Traînée dans l’arène malgré elle, la ministre de la Santé et responsable des Services sociaux, Sonia Bélanger, est restée prudemment dans les coins, se contentant d’affirmer que le déploiement du DSN se fera uniquement lorsque « tous les indicateurs de mise en œuvre et de sécurité » seront garantis. Et ça devrait collectivement tous nous rassurer ?

Ce n’est pas comme si le réseau de la santé pouvait se permettre de rester figé à l’heure du papier, du télécopieur et des systèmes maison qui ne se parlent pas entre eux. Ce régime d’un autre temps contribue fortement à empirer ses maux. Tout est plus lent, plus fastidieux, plus énergivore lesté d’un boulet d’une pareille ampleur.

Sans compter que Santé Québec a les mains liées sur le plan financier comme sur le plan technique. En vertu du contrat qui la lie à la firme états-unienne Epic (choisie par le gouvernement caquiste en 2023, bien avant la mise en marche de la société d’État), chaque mois de retard coûte 11 millions de dollars au Trésor québécois.

Or, ce déploiement dit « vitrine » (destiné à tester, à adapter et à valider le système dans des conditions réelles avant son déploiement à la grandeur du Québec) a justement été configuré pour une implantation sous haute surveillance. Il a, surtout, déjà été reporté de plusieurs mois. Les correctifs réclamés auraient été apportés depuis. Alors, qu’est-ce qui cloche encore ? Bien malin qui saurait en faire le détail.

Le ministre Bélanger est-il un lanceur d’alerte sans reproche, un chien de garde qui ronge un os imaginaire ou un parlementaire qui cherche à sauver sa peau à l’aube de la formation d’un nouveau Conseil des ministres ? Un peu de tout cela en même temps ? Ce qui est embêtant avec ce gouvernement caquiste en transition, c’est de constater encore une fois combien l’information circule mal entre les élus et les citoyens, entre les élus et les administrateurs qui ont pour mission d’incarner leur vision, et entre les élus eux-mêmes !

Les Québécois ont fraîchement en mémoire les admissions et les déclarations consternantes des acteurs du fiasco SAAQclic. Ils ne sont pas dupes. Ce qu’ils ont sous les yeux, ce sont encore une fois des protagonistes qui extrapolent sans avoir toutes les données en main. Des élus qui lancent des hypothèses sans prendre la peine de les mettre rigoureusement à l’épreuve et qui tirent des conclusions sans avoir pesé tous les faits. Des administrateurs qui formulent des affirmations sans avancer de preuves consistantes, se contentant d’impressions et d’intentions trop vagues pour dissiper les doutes légitimes soulevés dans la foulée.

Cette culture de la surface, de la désorganisation et du ressenti est un danger public.

On imagine que Christine Fréchette a déjà une pile de problèmes urgents qui l’attend sur son bureau de nouvelle première ministre désignée. Celui-ci mérite son attention immédiate.

Santé Québec affirme avoir pensé aux plans d’atténuation pour assurer la prestation des services et des soins durant la transition. Elle estime aussi que ce qui a été mis en place pour garantir la sécurité des données des Québécois est solide, y compris face au CLOUD Act états-unien, pourtant réputé pour avoir les mains longues quand il s’agit de mettre la main sur des données qui l’intéressent.

Fort bien, maintenant, peut-on en avoir les preuves ?

Est-ce rêver trop grand que d’espérer voir nos ministres et nos élus, y compris ceux de l’opposition, tendre la main pour prendre ensemble le taureau numérique par les cornes ? Est-ce envisageable d’imaginer dans le même élan nos administrateurs faire abstraction de leurs causes personnelles pour embrasser une révolution qu’il faudra fatalement faire un jour ?

Certes, on ne passera pas d’un système digne de Mathusalem à un programme fonctionnel sans turbulences. Il est essentiel toutefois qu’on ait l’assurance qu’elles seront réduites au minimum. Et il est impératif qu’on y arrive en protégeant farouchement les données des Québécois. Notre souveraineté numérique n’adviendra jamais avec les formules creuses ou évasives qui ont jusqu’ici servi de paravent au DSN.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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