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La famille libérale recomposée

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13.03.2026

Trois jours à peine après son assermentation comme premier ministre fédéral, il y a un an déjà, Mark Carney s’était envolé pour la France. Ce fut le premier des 17 voyages à l’étranger, dans près de 30 pays, qu’il aura effectués durant sa première année au timon du gouvernement canadien. N’eût été le fait que le Canada a été le pays hôte du sommet du G7 en 2025, il aurait passé encore plus de temps à l’extérieur. Il n’est donc pas du tout surprenant qu’il souligne son premier anniversaire au pouvoir à l’étranger.

Décidément, M. Carney aime se faire voir sur la scène internationale. Certes, ce n’est pas forcément contraire aux intérêts du Canada. On a rarement autant parlé du Canada dans les médias européens que depuis l’arrivée au pouvoir de M. Carney, et surtout depuis le discours si louangé qu’il a prononcé en janvier dernier au Forum économique mondial en Suisse. Il demeure cependant trop tôt pour tirer des conclusions sur le rapport qualité-prix de ces périples effectués aux quatre coins du monde. Telle est la nature même de la « puissance douce » (soft power) que M. Carney essaie de bâtir sur la scène internationale.

Si M. Carney a encore le luxe de passer autant de temps à l’extérieur du Canada, c’est en partie parce que son emprise sur l’électorat canadien demeure solide après un an au pouvoir. Selon le dernier sondage Léger publié la semaine dernière, le Parti libéral du Canada (PLC) jouit de l’appui de 49 % des électeurs, contre 35 % pour le Parti conservateur du Canada. L’écart entre les deux partis ne cesse de grandir depuis quelques mois. Il n’est pas étonnant que M. Carney ait réussi à convaincre quatre députés de l’opposition, au dernier décompte, à se joindre à son équipe depuis les élections fédérales d’avril dernier.

Or, le fait de rassembler au sein du même caucus libéral des députés de toutes tendances idéologiques comporte aussi son lot d’inconvénients. La dernière transfuge, la députée du Nunavut, Lori Idlout, qui a quitté cette semaine les bancs du Nouveau Parti démocratique (NPD) pour siéger avec les libéraux de M. Carney à la Chambre des communes, faisait partie de l’aile gauche du NPD. Elle n’a strictement rien en commun avec les trois ex-conservateurs qui se sont joints au PLC depuis l’automne dernier.

En tant que critique néodémocrate en matière de Défense, Mme Idlout avait fortement dénoncé l’engagement du gouvernement Carney d’augmenter les dépenses militaires du Canada à 5 % du produit intérieur brut d’ici 2035. Pas plus tard que le 18 février dernier, Mme Idlout avait fait remarquer que cette « cible sans précédent n’avait pas été mentionnée durant la campagne électorale » et qu’elle pourrait nuire aux « investissements dans d’autres domaines importants, dont le logement, la santé et l’énergie renouvelable ».

Sa décision de traverser la Chambre pour siéger avec les libéraux ne l’a pas empêchée de voter mercredi en faveur du projet de loi C-233, déposé par la députée néodémocrate Jenny Kwan, qui vise à resserrer les critères d’octroi des permis d’exportation d’armes. C-233 a pour but de changer une disposition dans les règles actuelles, qui exempte les armes vendues aux États-Unis d’un examen approfondi visant à s’assurer qu’elles ne soient pas revendues à des pays, dont Israël, auxquels le Canada interdit la vente directe d’armes. Or, la ministre libérale des Affaires étrangères, Anita Anand, n’y est pas allée de main morte en déclarant que « les changements proposés par le projet de loi décimeraient l’industrie de la défense du Canada, affaibliraient le rôle du Canada au sein de l’OTAN et mettraient en péril les capacités des Forces armées canadiennes ».

Si la position du gouvernement de M. Carney sur C-233 a le mérite d’être claire, il en va tout autrement de sa position sur la guerre en Iran. Le premier ministre évite même d’en parler, en raison du malaise que la question suscite au sein de son caucus de plus en plus hétéroclite.

Sa première réaction après le lancement des frappes par les États-Unis et Israël a été d’appuyer ces « efforts visant à empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et à empêcher son régime de continuer à menacer la paix et la sécurité internationale ». Il a ensuite nuancé ses propos — en affirmant notamment que lesdites frappes violent « à première vue » le droit international — et cela à un point tel qu’il est devenu impossible de savoir s’il est pour ou contre l’intervention. Ce flou n’est pas étranger à la diversité d’opinions au sein de son caucus.

Lors d’un débat d’urgence en Chambre auquel M. Carney n’a pas participé, le critique conservateur en matière d’Affaires étrangères, Michael Chong, a ridiculisé ce « fouillis de politique étrangère » comme suit : « Le gouvernement considère que les frappes aériennes vont à l’encontre du droit international, mais il les appuie quand même, alors que sa politique est de respecter le droit international en toutes circonstances et en tous lieux. »

M. Carney a hérité de Justin Trudeau un caucus libéral déjà passablement disparate. Il l’est devenu davantage depuis que cet ancien banquier en a pris les rênes et a attiré vers lui les conservateurs déçus et une néodémocrate repentie. Il ne lui manque qu’un transfuge bloquiste pour compléter sa famille libérale recomposée. Mais gérer cette marmaille n’est pas une mince affaire. M. Carney devrait peut-être passer plus de temps à la maison s’il veut éviter la chicane.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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