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Un choc pour nourrir la discussion

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14.04.2026

La cinéaste Anne Émond dévoile pourquoi elle a accepté la proposition des RVQC de diffuser son film en accéléré afin de nourrir la réflexion sur notre rapport aux écrans, petits et grands.

Je m’appelle Anne Émond, je suis la réalisatrice et scénariste du film Amour apocalypse, qui sera projeté en vitesse accélérée à la Cinémathèque québécoise le 25 avril prochain.

Si tout se passe comme je le souhaite, voici ce qui va se dérouler dans les prochaines semaines. Le 22 avril, lors de la soirée d’ouverture des Rendez-vous Québec Cinéma dans le magnifique théâtre Outremont, le public aura l’occasion de découvrir en première québécoise Nina Roza, le nouveau film de Geneviève Dulude-De Celles, qui nous avait déjà éblouis avec Une colonie. Le film vient de remporter un prix important au prestigieux festival de Berlin. On a de quoi être fiers. D’une durée de 103 minutes, il sera projeté en vitesse normale.

Dans la semaine qui va suivre, 211 films seront projetés dans diverses salles à Montréal. Ce sera l’occasion de revoir ou de rattraper les succès, de découvrir des films moins connus, de visionner les meilleurs courts métrages, les documentaires, les films étudiants. Pour certains cinéastes, ça sera l’occasion de présenter leur film en première mondiale, avec tout ce que ça implique de joie et de vulnérabilité.

Tous ces films seront projetés en vitesse normale.

Dans un monde idéal, ça aurait aussi été l’occasion de voir, ou de revoir, Le temps, de mon collègue cinéaste François Delisle, qui a retiré son film des Rendez-vous Québec Cinéma (RVQC) parce que le festival va en projeter un en vitesse accélérée⁠1. C’est un film important.

Le 25 avril sera donc projeté le film Amour apocalypse en vitesse accélérée. Il a été présenté pour la première fois en mai 2025, puis il est sorti dans les cinémas du Québec en août. Il a été projeté dans de nombreux festivals internationaux, puis locaux, dans des ciné-clubs, dans les avions, dans les écoles. Un peu plus tard l’automne dernier, le film est sorti en vidéo sur demande, ensuite sur CRAVE, ainsi qu’en format physique – il existe d’ailleurs un « blu-ray » que j’aime beaucoup, il est posé sur ma bibliothèque et je le regarde en écrivant ces lignes. Toutes ces projections ont eu – ou auront – lieu en vitesse normale.

Le film sera donc projeté en vitesse accélérée, une seule fois, devant, je l’espère, un public de tous âges et horizons. Ça va très certainement me faire mal, car je partage avec François Delisle un fort amour du cinéma, de la poésie, de la durée. J’écris mes films pendant trois ou quatre ans. Sur le plateau, les acteurs se moquent de moi, car je les dirige souvent à la seconde près, tant le rythme m’importe. Dans la salle de montage, j’en arrive à un stade où j’ai l’impression que de retrancher ou ajouter quelques « frames » à un plan aura un impact immense sur la perception globale du film.

Pourtant, quand on m’a proposé l’expérience, j’ai accepté avec curiosité et ouverture, car bien davantage que cette douloureuse projection, c’est la discussion qui allait suivre qui m’intéressait.

Notre monde change vite, j’ai peine à le suivre : c’est d’ailleurs au centre du film Amour apocalypse. Depuis l’annonce de cet évènement qui a fait couler beaucoup d’encre, voici les discussions que j’ai eues, en quatre jours, avec mon entourage proche ou éloigné.

Un adolescent m’a confié n’avoir plus regardé un seul film en continu depuis ceux de sa petite enfance. Son attention a toujours été divisée entre son téléphone, son écran d’ordinateur, ses réseaux sociaux.

Un père m’a confié avoir l’impression de n’avoir presque jamais de vrai contact visuel avec ses enfants, les regards étant toujours fuyants vers une autre lumière bleue.

Une jeune adulte m’a confié être passée à travers toutes ses études sans lire un seul roman inscrit au programme obligatoire, ayant eu recours à l’intelligence artificielle pour « lire » ceux-ci à sa place.

Une personne en chagrin d’amour s’est fait « composer » une fiction à l’image de son histoire d’amour par ChatGPT et, en guise de catharsis, a préféré se plonger dans celle-ci que dans un film d’amour écrit et réalisé par un humain.

En discutant avec un ami scénariste, j’ai appris que les plateformes demandent maintenant de révéler les informations importantes deux, voire trois fois, dans un même scénario, car la plupart des spectateurs font autre chose en regardant les films, ils ratent les révélations et perdent le fil du visionnement.

Je fais partie du lot. Pour écrire ces lignes, j’ai dû cacher mon téléphone dans une autre pièce et j’ai activé le mode « ne pas déranger » sur mon ordinateur, sinon, je n’y arrive pas. Avec le « progrès » technologique, l’outil se rapproche. Nous sommes passés de l’écran de cinéma à celui de la télévision, du téléphone, de la montre, maintenant des lunettes et bientôt, selon les grands manitous de la tech, à l’écran directement sur la rétine. C’est effrayant et de toute évidence, ça ne nous rend pas plus intelligents ni plus cultivés. Et surtout pas plus heureux.

C’est précisément pour ça que j’ai accepté cette expérience, pour décoller un peu de ma propre rétine. J’ai accepté pour la discussion qui en découlerait, l’après-midi même.

Regarder les films en accéléré, diviser l’attention, c’est quelque chose que font déjà les gens en privé. J’ai pensé que nous pourrions en faire l’expérience collective et en parler après, respectueusement, créer du lien, questionner.

Naïvement, j’ai même cru que ça donnerait envie à certains d’aller voir le film en vitesse normale, le soir même. J’ai cru que quelque chose de positif pouvait sortir de tout ça.

Une partie de moi est sincèrement heureuse de cette levée de boucliers : le cinéma n’est pas mort et il importe encore à une partie de la population. Ce qui m’attriste (mais ne m’étonne pas malheureusement), c’est la haine et la violence de certains commentaires. Le climat est anxiogène à bien des niveaux. Cela dit, je serai présente le 25 et j’ai très hâte d’en discuter avec tout le monde qui répondra présent.

Merci de votre attention, j’espère que vous aurez lu cette lettre à vitesse normale !


© La Presse