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Plus grave qu’une crise écologique, un écocide capitaliste selon Alain Bihr

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23.04.2026

Le sociologue Alain Bihr publie L’écocide capitaliste (Page 2 & Syllepse, 2026). Une véritable somme d’environ 1250 pages dans laquelle il entreprend d’établir une synthèse de l’état des savoirs sur les multiples dimensions de ce qu’on appelle couramment crise écologique : changement du climat, effondrement de la biodiversité, pollutions, épuisement des ressources, etc. Mais il s’agit d’un état des savoirs particulier, replacé dans un cadre théorique qui en donne le véritable sens, c’est-à-dire l’origine profonde : l’accumulation capitaliste, à la fois « écocidaire et anthropocidaire » (I-32)[1]. Ce cadre théorique est celui donné par les concepts de Marx, mais, on le verra, pas toujours avec la manière dont ils sont interprétés par le marxisme habituel.

Après une introduction qui donne le ton « Le vampirisme du capital », cet ouvrage est constitué de trois volumes : le premier est titré « Une catastrophe écologique planétaire », le deuxième « La nature en proie au capital », et le troisième « Perspectives historiques », complété par des annexes. Vu l’ampleur de l’ouvrage, cette recension n’a pas d’autre ambition que de donner à voir son originalité.

I- Une catastrophe écologique planétaire

Le premier volume est composé de trois parties. La première présente un « état des lieux » sur le changement climatique, les atteintes aux milieux naturels globaux, l’appauvrissement de la biodiversité et les menaces sur la santé humaine. Le lecteur qui n’aurait pas déjà une connaissance des multiples dégâts écologiques et humains de  « l’écocide » pourra trouver là une synthèse de ses éléments. Avec toutefois une nuance : la plupart des références sollicitées par Alain Bihr sont déjà anciennes et le plus souvent de seconde main[2], alors que les rapports du GIEC ou de l’IPES, constamment mis à jour, sont connus et facilement accessibles, du moins dans leur version pour les décideurs, mais assez peu cités par l’auteur, en comparaison des autres.

L’intérêt de cette partie est donc ailleurs. Il est dans l’esquisse de la thèse qui fait aujourd’hui presque consensus : le dérèglement du climat est d’origine anthropique, essentiellement par l’émission de GES. Mais ceci n’épuise pas l’originalité de l’auteur, car, pour lui, il faut aller plus au fond des choses : ce dérèglement, tout comme l’ensemble des autres atteintes aux équilibres naturels, sont directement imputables à la logique de reproduction sans cesse plus élargie du capital.

Par petites touches, au fur et à mesure de l’inventaire des dégâts écologiques, Alain Bihr présente les linéaments de la théorie marxienne des rapports de production capitalistes dans lesquels il croit trouver un « angle mort » (I-32) chez Marx lui même, à savoir que ce dernier n’aurait pas (ou pas suffisamment) montré que [le capital] soumet la nature tout comme le travail humain au même régime mortifère, consistant à absorber leur puissance productrice tout en les appropriant à sa nature abstraite de valeur en procès » (I-32). Nous verrons plus loin ce qu’il faut en penser. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, Alain Bihr note que l’ambition affichée des institutions internationales férue de « développement durable » est, via « la croissance bleue » ou « l’économie bleue », d’« extraire de la valeur des océans et des régions côtières » (I-82).

On remarque qu’Alain Bihr qualifie d’« inestimable » la valeur du silence (I-127)[3] en face du bruit. Mais suivent une série de propos plus ambigus quand il semble reprendre à son compte les notions de « valeur instrumentale », de « valeur patrimoniale », de « valeur en et par elle-même » de la biodiversité (I-138-139). L’utilisation à cet endroit du concept de « valeur » risque d’entraîner le lecteur dans la confusion néoclassique avec le non-sens de « valeur intrinsèque »[4].

La première partie se conclut par le diagnostic d’une catastrophe planétaire, au sens da la théorie des systèmes, qui justifie que l’on parle de « point de bifurcation ou point de bascule marquant une discontinuité » (I-181). Sur les neuf « frontières » (ou « seuils » planétaires »), trois ont été franchies : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et le cycle de l’azote ; et trois se rapprochent : l’acidification des océans, l’usage des réserves en eau douce et l’usage des sols[5].

La deuxième partie dissèque le développement durable, qui se situe entre des « demi-mesures et des promesses sans lendemain », et est qualifié de « nouvel évangile capitaliste » (I-187) et de « pare-feu de l’establishment » (I-195). La Conférence l’ONU à Stockholm en 1972 et le rapport au Club de Rome la même année avaient pourtant contribué à « jeter le trouble » (I-188) au sujet de la croissance économique sans limites[6].

Bien qu’il ne faille pas sous-estimer quelques progrès comme la résorption du trou d’ozone, l’atténuation des pluies acides, la suppression de l’essence au plomb et les mesures contre la pollution atmosphérique dans les villes, leur relatif succès tient au fait qu’ils ne posaient ni problème technique ni problème socio-économique (I-225).

En revanche, la lutte contre le changement climatique est l’objet « d’une procrastination doublée d’un sabotage » (I-229). Cela bien que le risque de dérèglement soit connu depuis le XIXe siècle, que les COP s’enchaînent sans succès ; l’Accord de Paris « salué comme un "accord historique", propre à "sauver le climat", présente au contraire de singulières limites qui en obèrent la portée » (I-239). Les émissions de GES augmentent et les tentatives de Fonds vert pour aider les pays pauvres n’aboutissent pas. Parce que « cette absence de volonté des "grands" de ce monde renvoie plus fondamentalement à des contraintes structurelles objectives » (I-251). À commencer par le conflit d’intérêts entre le Nord global (les formations centrales dites "développées") et le Sud global (les formations semi-périphériques et périphériques, dites "en voie de développement" ou "émergentes").

Dès lors, la transition énergétique est « une véritable quadrature du cercle » ((I-254) car il vaut mieux « sauver le capital plutôt que le climat » (I-258). C’est ce qui entraîne un « jusqu’au-boutisme du business as usual » (I-261) que l’auteur traite dans la troisième partie de son premier volume. Le principe fondamental de l’approche dominante est de fixer un prix aux externalités négatives en vue de « l’intégration dans le calcul économique la contribution de la nature à la production de la richesse sociale » (I-264), confondant une fois de plus richesse et valeur. Sont présentés ensuite par Alain Bihr les mécanismes des marchés du carbone dont l’inefficacité est connue depuis plusieurs décennies et dénoncée par de multiples études[7]. Il s’ensuit la vacuité des phénomènes de compensation, l’illusion d’un prix de la tonne de CO2, et au final tous les subterfuges de la valeur écologique de la biodiversité qui ne peut être que réduite au coût des opérations de compensation. Ignorer l’impossible substitution entre des entités incommensurables ne peut qu’aboutir à une conception faible de la soutenabilité. À juste titre, Alain Bihr dénonce le fait que « prétendre trouver une solution à la catastrophe écologique dans la valorisation (la mise en valeur) généralisée de la nature constitue une véritable absurdité puisque c’est précisément la valorisation de la nature qui est à la racine de cette crise » (I-298). Ceci est certainement le point névralgique de la critique de l’économie néoclassique de l’environnement, mais que l’auteur préfère renvoyer en annexe, sans doute à tort parce que, comme il l’écrit presque aussitôt, « qu’il s’agisse de réduire les émissions de GES ou de préserver la biodiversité, ces dernières n’ont pas tant pour but d’atteindre les objectifs déclarés que, tout simplement, d’ouvrir de nouveaux champs à la valorisation du capital. Et, si elles sont largement inefficaces sous le premier angle, elles sont au contraire une réussite sous le second ». (I-300).

Dans le même ordre d’idées, la dénommée aujourd’hui « transition énergétique » est illusoire, comme l’a montré Jean-Baptiste Fressoz. Pire, tous les projets à base de solutions techniques « ont un dénominateur commun : transformer la terre en machine pilotable », comme le dit Frédéric Neyrat cité par Alain Bjhr (I-351).

Les approches prétendument éthiques n’y changent rien car les individus appelés à faire  des « petits gestes » sont rendus responsables des effets des structures sociales (I-361). Quant aux dénégations négationnistes, elles n’expriment que le cynisme des classes dominantes[8].

II- La nature en proie au capital

Le deuxième volume du livre d’Alain Bihr en est, à notre avis, le cœur, parce que c’est ici qu’il développe toute la trame de l’écocide à l’aide des concepts marxiens. Quatre parties composent ce tome. Successivement sont analysées l’aliénation capitaliste de la nature, son appropriation, l’hubris, et l’abstraction de la nature. En bref, il va s’agir d’ouvrir « la cage d’acier  (Max Weber) » (II-9) pour véritablement comprendre car si, nos dirigeants ne font rien, c’est parce qu’ils sont prisonniers des rapports de production, qui constituent pour eux un cadre intangible et un horizon indépassable » (II-9).

Premier élément dans la première partie de ce deuxième volume (mais nommée quatrième) : la dépossession des travailleurs de leurs moyens de production brise leur rapport à la nature qui prévalait avant l’époque capitaliste. C’est ainsi que le capital a pu se développer. Les travailleurs sont alors contraints de travailler en vendant leur force de travail, et, de plus,  sont contraints dans leur travail car les finalités de celui-ci leur échappent.

Ainsi peut être présenté le fond de l’approche marxienne : « Le propre du concept de rapports sociaux de production est d’articuler étroitement les rapports des êtres humains entre eux avec les rapports qu’ils entretiennent avec la nature. Par conséquent, tout bouleversement intervenant au sein des premiers ne peut manquer de retentir sur les seconds, et vice versa. » (II-27).

Après la disparition des communautés rurales, le mouvement M-A-M disparaît comme point de départ et point d’arrivée de valeurs d’usage (II-31). Dans le capitalisme, le surtravail devient la condition du travail nécessaire. Le rapport à la nature est brisé par la pénétration du capital dans l’agriculture, « soucieux d’accroître l’intensité et la productivité du travail » (II-35)[9]. Il en résulte non seulement la transformation des pratiques alimentaires, mais aussi une « altération de la nature en nous »........

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