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Comment le lesbianisme politique fait son retour dans la lutte féministe contre le patriarcat

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Comment le lesbianisme politique fait son retour dans la lutte féministe contre le patriarcat

Juliette Baëza – Édité par Émile Vaizand – 28 avril 2026 à 6h55

Mouvement féministe né dans les années 1970, le lesbianisme radical s'actualise depuis une décennie. Notamment auprès des jeunes générations de militantes qui remettent en question l'hétérosexualité comme norme sociale.

Temps de lecture: 7 minutes

Lutter contre le patriarcat passerait-il par le lesbianisme politique? De plus en plus de femmes font le choix d'une homosexualité militante, pour repenser leur place dans la société et décentrer les hommes de leur quotidien. Si le mouvement n'est pas nouveau, il connaît aujourd'hui un sursaut dans le sillage de #MeToo et de la résistance des femmes aux violences sexistes et sexuelles qu'elles subissent. «La remise en cause de l'hétérosexualité comme régime politique revient en force depuis quelques années. Les femmes, y compris hétéros, s'intéressent à la question parce qu'elles n'en peuvent plus de fréquenter des hommes et cherchent s'il y a des alternatives», indique Louise Morel, militante féministe et autrice du livre Comment devenir lesbienne en dix étapes, paru en 2022.

Les livres sur ce thème se multiplient, comme Le Génie lesbien, d'Alice Coffin (2020), Sortir de l'hétérosexualité, par Juliet Drouar (2021) ou Le Cœur sur la table, de Victoire Tuaillon (2021). Sur les réseaux sociaux, les publications à ce sujet essaiment et de nombreuses femmes sautent désormais le pas. «Quand j'ai découvert le concept il y a un an, j'ai trouvé que ça me correspondait parfaitement, révèle Avril, 23 ans, en couple avec une femme depuis quatre ans. Je me définis comme pansexuelle, mais je ne veux pas relationner avec des hommes, donc le lesbianisme politique est fait pour moi.»

«Le féminisme, c'est la théorie; le lesbianisme, c'est la pratique»

S'il se diffuse et influence les femmes d'aujourd'hui, le lesbianisme politique ne date pourtant pas d'hier. Né dans les années 1970 au sein des cercles militants féministes, le terme apparaît d'abord aux États-Unis. Il s'agit alors de s'extraire de l'hétérosexualité pour combattre le patriarcat en tant que système politique. Si les rapports de genre favorisent les hommes et que les constructions sociales les déterminent à des comportements sexistes, être en couple hétérosexuel consoliderait donc ce système.

«C'est avant tout une affaire de stratégie. Dans Odyssée d'une amazone, [l'essayiste féministe américaine] Ti-Grace Atkinson réfléchit à comment, stratégiquement, on prend le pouvoir, comment on détruit l'hétéropatriarcat. Et les lesbiennes ont une position stratégique très particulière dans ce combat», souligne Aurore Turbiau, doctorante en littérature, interrogée en 2022 par le magazine en ligne Madmoizelle.

Théorisé en France par la militante et autrice lesbienne Monique Wittig dans La Pensée straight (1992), le lesbianisme politique marque la seconde vague du féminisme. Chez les partisanes du mouvement, lutter à son échelle passe par le rejet concret et quotidien des relations avec les hommes. Ti-Grace Atkinson résumera d'ailleurs le concept par ces célèbres mots: «Le féminisme, c'est la théorie; le lesbianisme, c'est la pratique.»

Un choix d'orientation sexuelle?

Déjà clivant lors de son apparition, le lesbianisme politique reste encore subversif aujourd'hui. Au cœur du débat: la question de l'orientation sexuelle. Les convictions politiques peuvent-elles provoquer un changement dans l'attirance ressentie? «Le lesbianisme revendiqué […] heurte toute une tradition militante homosexuelle qui a été frappée par un discours homophobe, des thérapies de conversion qui s'appuient sur cet argument du choix», analyse Alice Coffin, interrogée en 2022 par France Culture. Considérer que l'on peut devenir lesbienne par militantisme légitimerait ainsi ces traitements destinés à contraindre les personnes homosexuelles à changer d'orientation. Une partie de la communauté LGBT+ juge par ailleurs que leur préférence sexuelle n'est ni un bouclier contre le sexisme ni un idéal militant.

De l'autre côté, les adeptes du lesbianisme radical affirment questionner l'hétérosexualité comme norme sociale. «Étant “matrixées” par l'hétéropatriarcat, jusqu'à quel point pouvons-nous faire confiance à nos désirs?», interpelle Louise Morel, qui défend l'idée d'une identité sexuelle fluide, mouvante et non déterminée, loin du discours essentialiste. «Le désir est construit socialement et beaucoup de femmes ne s'autorisent même pas à penser une éventuelle attirance pour leurs pairs.»

«Je me suis rendu compte que je voulais me détacher de la validation masculine et questionner les contraintes de l'hétérosexualité, qui n'est pas naturelle mais imposée par le patriarcat.»

Les rares statistiques sur le sujet le rappellent: de nombreuses lesbiennes sont d'abord passées par la case du couple hétérosexuel avant de s'épanouir ailleurs. «Ce parcours progressif est majoritaire chez les femmes, confirme l'anthropologue Natacha Chetcuti-Osorovitz, autrice de Se dire lesbienne, dans un article du magazine Elle. Cela leur prend du temps et plusieurs allers-retours, contrairement aux gays. Car la contrainte à l'hétérosexualité est plus forte pour elles.»

Mary*, juriste de 28 ans, raconte un long cheminement avant de se définir comme une lesbienne politique. «Je suis restée en relation hétérosexuelle pendant près de trois ans, relate la jeune femme. Je me suis rendu compte que je voulais me détacher de la validation masculine et questionner les contraintes de l'hétérosexualité, qui n'est pas naturelle mais imposée par le patriarcat. J'ai remis en question mes désirs et je suis aujourd'hui en relation amoureuse lesbienne.»

Pour Avril, la sexualité est fluide et évolue avec le temps, aussi au gré des questionnements politiques. «Affirmer une sexualité stricte, alors que ça pourrait changer dans ma vie, me dérange. J'ai su assez tôt que j'étais bisexuelle, je me considère maintenant lesbienne politique, c'est quelque chose de mouvant.»

Sandra*, 23 ans, complète: «Je peux être occasionnellement attirée par des hommes, mais je décide de ne pas y donner suite parce que ce n'est pas ce que je recherche.» Au sein du mouvement, pas question de contraindre à des relations intimes sans désir par seule motivation militante. L'enjeu reste de questionner le couple hétérosexuel comme seule option et ainsi d'affirmer des désirs homosexuels réprimés ou latents. Certaines lesbiennes politiques optent quant à elles pour le célibat en l'absence d'attirance pour les femmes.

«S'autoriser à y aller progressivement» 

«Je veux juste dire aux femmes qui en ont envie: “Allez-y la porte est ouverte! Vous avez le droit d'évoluer, d'explorer.”», soutient Louise Morel, qui a écrit son essai sur le lesbianisme politique avec la vocation d'accompagner celles qui voudraient s'engager dans cette voie-là. Elle-même en relation hétérosexuelle jusqu'à ses 30 ans, l'autrice commence ensuite à fréquenter des femmes et se retrouve esseulée dans ce parcours. «Je ne trouvais pas de ressources pratiques. C'était très compliqué parce qu'être lesbienne implique des codes, des façons d'être que je n'avais pas.»

Son livre Comment devenir lesbienne en dix étapes propose ainsi des conseils concrets aux lectrices, comme des lieux de rencontre saphique, les applications à privilégier ou une manière de se coiffer et de se vêtir pour manifester son envie d'avoir des relations avec des femmes. «Le plus important, c'est de s'autoriser à y aller progressivement, temporise Louise Morel. Beaucoup de femmes ont par exemple peur de faire un cunnilingus ou ne se projettent pas directement dans une relation homosexuelle sérieuse. C'est normal, c'est déroutant! Mais il faut se souvenir des débuts dans la sexualité hétéro: on a d'abord flirté, on s'est découvert, etc. C'est la même chose ici.»

«Le lesbianisme politique est le moyen ultime de lutte contre le patriarcat. Je n'ai plus la patience ni la force mentale pour être en couple hétéro.»

Pour Mary, le processus s'est fait sur plusieurs mois. Après s'être remémorée des souvenirs d'enfance d'attirance pour les filles, elle a commencé par faire son coming-out bisexuel il y a un an. «Pour être vocale sur le fait que j'incluais désormais les femmes dans mes perspectives relationnelles amoureuses», signale la jeune femme.

Après sa rupture avec son conjoint, Mary s'est alors ouvertement définie comme lesbienne et fréquente aujourd'hui une femme: «Mais rien n'est encore officiel, car nous voulons prendre notre temps.» Être attentive aux signaux internes, voilà une autre suggestion qu'il est possible d'adresser aux femmes qui se posent la question du lesbianisme radical. Une potentialité homosexuelle ou bisexuelle se manifeste souvent au détour d'une interaction.

Un «geste politique» pour déconstruire l'hétéronormativité 

Une fois le cap passé, les principales concernées racontent une libération et un rééquilibrage de leur quotidien. «Les dynamiques sont tellement différentes dans une relation entre femmes, constate Samira, 23 ans, aujourd'hui en couple lesbien après plusieurs relations avec des hommes. Je me sens moi-même, en sécurité et à l'aise dans ma sexualité, alors que je ne l'étais pas avec mes conjoints.» Cette étudiante raconte un sentiment de danger sans cesse présent dans ses précédentes histoires, avec la crainte d'être agressée ou rabaissée. «Le lesbianisme politique est le moyen ultime de lutte contre le patriarcat, décrit Samira. Je n'ai plus la patience ni la force mentale pour être en couple hétéro.»

Au quotidien, les adeptes du lesbianisme politique mettent en avant de nombreux avantages. La charge mentale et émotionnelle n'incombe plus seulement à un seul partenaire du foyer, les tâches domestiques sont mieux divisées, les carrières professionnelles sont autant valorisées de part et d'autre… «En voyant ces femmes autonomes, libres, combattantes, heureuses et brillantes, l'hétérosexualité me paraissait d'un coup le pire des choix. Ça aurait été irrationnel et même masochiste de continuer», témoigne Roxane, devenue lesbienne politique «après quinze ans d'hétérosexualité», auprès de Madmoizelle.

Car le lesbianisme militant représente un enjeu transcendant la seule sexualité. Il s'agit de mêler le politique à l'intime, d'associer vie personnelle et combat sociétal. «C'est un geste politique que de choisir de décentrer les hommes de sa vie et d'investir un lien avec une femme, alors qu'on nous habitue à nous dévaloriser entre nous ou à nous considérer comme rivales», résume Louise Morel. «Il y a de la joie à récupérer de l'agentivité, à faire des femmes les sujets de leur propre vie», la rejoint Sandra. «L'hétérosexualité est un pilier de l'ordre patriarcal. La refuser, c'est lutter contre le patriarcat dans la sphère intime», conclut Mary.

Les limites du mouvement

De cette utopie militante à une scission au sein de la sphère féministe, il n'y a pourtant qu'un pas. Dès 1980, les activistes s'opposent sur le sujet. Certaines militantes lesbiennes accusent leurs consœurs hétérosexuelles de complicité avec les hommes et donc de trahir la cause. «Le gros danger de ce mouvement, c'est l'injonction à être lesbienne politique pour être une vraie féministe, indique Louise Morel. Il faudrait ne pas coucher avec des hommes pour ne pas pactiser avec l'ennemi. Or, c'est une manière de policer le comportement sexuel des femmes et, en plus, d'exclure les personnes trans.»

Chez certaines lesbiennes politiques, l'interdit d'avoir des relations avec des hommes inclut en effet les femmes trans, sur fond de féminisme transphobe. Un glissement qui hérisse un bon nombre de militantes. «Vous couchez avec qui vous voulez!», s'insurge Louise Morel. Malgré tout, de nombreuses femmes évoquent une pression à la légitimité de se déclarer lesbienne politique. «Quand on se revendique telle quelle, il faut garder le cap, s'y tenir, argumente Avril, qui a d'abord eu du mal à assumer le terme. Il ne faut pas desservir la cause. On accepte d'adhérer à un concept où l'on choisit de ne pas fréquenter d'hommes.»

Quant à savoir si l'homosexualité militante pourrait encore gagner du terrain, la question reste ouverte. Si le concept se diffuse sans aucun doute parmi les jeunes militantes, les femmes moins politisées paraissent encore hermétiques au mouvement. «Est-ce que, demain, 80% des femmes vont devenir lesbiennes? Non, estime Louise Morel. Déjà, il est très compliqué pour beaucoup de femmes de quitter une relation hétérosexuelle à cause des questions financières, notamment.» Surtout, le regard masculin dominant forge toujours inévitablement la sexualité féminine. Entre la théorie du lesbianisme politique et la pratique des relations en dehors de l'hétéronormativité, le gouffre semble donc encore immense.

*Les prénoms ont été modifiés.

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