En censurant internet, Vladimir Poutine tire une balle dans le pied de son économie qui n'avait pourtant pas besoin de ça
En censurant internet, Vladimir Poutine tire une balle dans le pied de son économie qui n'avait pourtant pas besoin de ça
Clément Poursain – 24 mars 2026 à 8h25
Coupures ciblées, services filtrés et terminaux paralysés: en quelques jours, le cœur de Moscou a basculé dans une économie du cash, révélant la fragilité d'un écosystème ultraconnecté face aux restrictions sécuritaires.
Temps de lecture: 2 minutes - Repéré sur The Insider
À quelques pas du Kremlin, dans le centre commercial souterrain d'Okhotny Riad, certaines boutiques de luxe ne prennent plus que les espèces. Les terminaux fonctionnent, les caisses aussi, mais plus rien ne passe dès qu'il faut interroger un serveur externe pour un programme de fidélité ou une promo. Impossible de valider un paiement par carte. «On ne peut rien faire, les données sont hébergées ailleurs, donc la caisse refuse la transaction», résume Kirill, technicien de caisses enregistreuses, auprès du site The Insider.
Le problème touche une bonne partie du centre de Moscou: les premières coupures de l'internet mobile en centre‑ville sont apparues dès le 6 mars. Quatre jours plus tard, le porte‑parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a assumé publiquement la manœuvre: l'accès au réseau est restreint «pour garantir la sécurité». À partir du 13 mars, les autorités ont assuré que la connexion était partiellement rétablie… mais uniquement pour une poignée de services placés sur des «listes blanches» officielles: Yandex, VKontakte, certaines chaînes de télévision et les grandes applis nationales. Les sites de petits commerçants, de pharmacies, de taxis, d'aéroports ou de fournisseurs locaux restent, eux, largement inaccessibles, et même les services autorisés ne fonctionnent qu'avec des coupures fréquentes.
Pour Sergey (prénom modifié), développeur du VPN Amnezia, ce qui se joue n'a rien d'un simple incident: «On est face à un véritable arrêt, comme on l'a déjà vu dans d'autres régions depuis des mois. Roskomnadzor [le Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l'information et des médias de masse, responsable de la censure en ligne, ndlr] déploie de nouveaux outils de blocage, et cette fois ils testent jusqu'où l'économie peut fonctionner sous des restrictions dures.»
L'avocat spécialisé en droit du numérique Sarkis Darbinyan relie ces mesures à l'arrestation récente d'un homme soupçonné de préparer des attaques de drones pour le compte des services ukrainiens: la crainte de telles actions pousse les services russes à des mesures drastiques. Car Moscou ne fait que rattraper une réalité déjà bien installée en province. Dans les régions de Volgograd, d'Oulianovsk, de Vladimir ou d'Omsk, l'internet mobile est régulièrement coupé depuis 2025, souvent sans annonce officielle.
Un chaos discret, mais réel
Dans la capitale, le résultat est un chaos discret, mais omniprésent. À la Haute école d'économie, un cours de programmation se fait au feutre sur un tableau blanc, faute d'accès au système en ligne. À l'aéroport, les files s'allongent parce que les compagnies n'arrivent plus à enregistrer les passagers. Les théâtres recommandent d'imprimer les e‑billets, les files d'attente virtuelles pour les services administratifs plantent les unes après les autres.
Commander un taxi relève de la loterie: vous sortez du bureau, le Wi‑Fi s'éteint, la 4G aussi et vous ne savez plus ni où est la voiture ni si elle viendra. Les chauffeurs de VTC estiment perdre 10 à 30% de leurs courses, tandis que les taxis clandestins, disparus depuis des années, réapparaissent spontanément.
En quelques jours, la «smart city» vantée par la mairie a perdu une bonne partie de ses atouts. Le portail municipal Mos.ru répond une fois sur trente, les bots Telegram officiels pour transmettre les relevés de compteurs ne fonctionnent plus. Les écrans qui affichent les temps d'attente des bus donnent des informations fantaisistes. Dans certains immeubles, les barrières de parking sont désormais laissées ouvertes: elles dépendent elles aussi de l'internet mobile. Les systèmes de gestion des immeubles et les caméras, reliés par câbles, continuent de tourner, mais tout ce qui repose sur la géolocalisation et la 4G est à la dérive.
Pour beaucoup d'utilisateurs, la vie numérique moscovite commence à ressembler à un retour en arrière. Vsevolod, entrepreneur du web, a installé deux VPN maison sur son serveur personnel et y a connecté une vingtaine de proches. Il compare la situation à son enfance soviétique, quand son père tirait des fils d'antenne partout dans le salon pour capter les «voix de l'ennemi». Aujourd'hui, les fils sont virtuels, mais l'esprit est le même: contourner, bricoler, adapter, pour continuer à se connecter dans une ville qui, en quelques semaines, a cessé d'être vraiment connectée.
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