Aux États-Unis, les agents de l'ICE se complaisent dans leur allure négligée et chaotique
Aux États-Unis, les agents de l'ICE se complaisent dans leur allure négligée et chaotique
Christina Cauterucci – Traduit par Bérengère Viennot – Édité par Émile Vaizand – 1er avril 2026 à 6h55
Alors que les autres agents fédéraux américains arborent des uniformes impeccables et des visages rasés de près, les membres de l'ICE affichent une négligence vestimentaire ahurissante. Et ce n'est pas par hasard.
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Depuis le lundi 23 mars, aux États-Unis, des agents de la police de l'immigration ont envahi les aéroports américains dans le cadre d'une mission supposée aider les équipes en sous-effectifs de l'Agence de sécurité dans les transports (TSA), afin de gérer les files d'attente de plusieurs heures, qui sont la conséquence d'une fermeture partielle du ministère de la Sécurité intérieure (DHS). Les agents du Service fédéral de l'immigration et des douanes (ICE) étaient supposés contribuer à fluidifier le trafic, mais aucun impact positif n'a été rapporté au-delà de la distribution ponctuelle de bouteilles d'eau ou d'aide à l'orientation.
La plupart du temps, les agents de l'ICE sont restés adossés à un mur, les yeux sur leurs portables ou regardant les employés de la TSA, au bout du rouleau, travailler péniblement un jour de plus sans être payés (avant que le président Donald Trump ne signe un décret, vendredi 27 mars, pour verser en urgence les salaires des agents de la TSA). Les policiers de l'ICE dégagent à la fois une impression de brutalité et d'incompétence: leurs armes visibles montrent qu'ils sont capables de se livrer à d'indicibles violences, tandis que leur désinvolture laisse entendre qu'ils se fichent comme d'une guigne d'avoir l'air productifs ou professionnels.
Et si le ministre des Transports Sean Duffy avait encouragé, en novembre 2025, les passagers des compagnies aériennes à porter des tenues plus élégantes pour prendre l'avion, les agents de l'ICE présents dans les aéroports américains sont, eux, habillés comme si on venait juste de les arracher aux manettes de leur PlayStation.
Vêtus de chemises en flanelle et de sweats à capuche, bonnets sur la tête, ils ne font même pas semblant d'avoir des choses importantes à faire –ni même d'occuper un rôle officiel– dans les aéroports du pays. Ils prennent la pose devant les caméras coiffés de casquettes de baseball, se baladent en jean et en surchemise décontractée, papotent en treillis de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel (photo ci-dessous). Ils se pointent au travail avec des t-shirts qui leur vaudraient d'être renvoyés chez eux s'ils travaillaient dans une boutique GameStop.
Des agents de police fédéraux, dont certains du Service de l'immigration et des douanes des États-Unis (Immigration and Customs Enforcement, ICE), sont présents à l'aéroport international Liberty de Newark (New Jersey), le 23 mars 2026. | Kena Betancur / AFP
Comme on pouvait s'y attendre de la part d'une agence dont la politique de recrutement effrénée a des airs de rafle à l'aveugle alimentée par des messages implicites à destination de suprémacistes blancs, son personnel ressemble moins à un groupe discipliné d'employés fédéraux qu'à une réunion de reconstitution de l'armée confédérée de la guerre de Sécession au fast-food du coin.
Tenue incorrecte exigée?
Contrairement à la plupart des autres services de police, l'ICE n'a pas d'uniforme standard et son code vestimentaire est très souple. Il arrive que ses agents soient équipés de tenues militaires de camouflage pour jouer aux forces spéciales sur les parkings de Home Depot. À d'autres moments, ils s'habillent en civil comme des gars lambdas, avec de grosses lunettes de soleil et des blousons pour mieux piéger leurs cibles dans les lieux publics.
Ceux qui sont actuellement postés dans les aéroports à travers les États-Unis se situent entre les deux: ils portent des gilets pare-balles qui les identifient comme des agents de l'ICE, par-dessus des tenues qui semblent plus appropriées pour glander sur un canapé avec un joint et une boîte de cookies que pour remplir un rôle d'agent de sécurité soi-disant essentiel.
Les uniformes des forces de l'ordre remplissent principalement deux fonctions. Tout d'abord, ils identifient leurs porteurs comme des agents du gouvernement. Ensuite, ils cherchent à renvoyer une image d'autorité et par conséquent à susciter le respect, ou tout du moins l'obéissance. Mais depuis un an, les agents de l'ICE se sont particulièrement distingués par leur intérêt déclinant pour l'une et l'autre de ces fonctions.
Chargés de mettre en œuvre un programme migratoire profondément impopulaire, consistant à arrêter brutalement des étudiants en doctorat, des pasteurs et des garçonnets de 5 ans coiffés d'un bonnet bleu aux oreilles de lapin, les membres de l'ICE dissimulent leurs visages et leurs insignes à un public qui les juge, floutant ainsi la ligne entre fonctionnaires et voyous ordinaires. Ils qualifient de «salopes» les gens qu'ils sont ouvertement supposés protéger et patrouillent dans les rues vêtus de pantalons arborant d'énormes trous à l'entrejambe. Ce n'est pas qu'ils essayent sans y parvenir d'avoir l'air de dignes agents chargés de faire respecter la loi. Ils œuvrent volontairement à communiquer exactement l'inverse.
Pourquoi? Parce que derrière leur posture de combattants, les agents de l'ICE tirent une forme de pouvoir de leur ressemblance à une milice improvisée et disparate. Ils se voient eux-mêmes comme les membres des forces de sécurité personnelles de Donald Trump, affranchis des contraintes juridiques et réglementaires qui, à divers degrés, maintiennent les autres services des forces de l'ordre dans le cadre de la loi. Plus idéologisés que l'armée, plus ouvertement hostiles qu'un service de police (et avec seulement un tiers de leur formation), les membres de l'ICE cultivent une image de brutalité imprévisible.
Image barbante et incohérente
Ce type coiffé d'un bonnet, qui porte un sweat-shirt trop large sous son gilet pare-balles et arbore une barbe hirsute? On croirait voir un passager aérien en manque de douche, sur le point d'embarquer pour Milwaukee et qui aurait inexplicablement réussi à passer les contrôles de sécurité avec le pistolet qu'il porte à la ceinture.
Le gars en chemise à carreaux et chaussures de randonnée? Son air de professeur d'histoire masculiniste qui vient juste de se faire virer n'inspire pas particulièrement confiance. L'homme au regard vide qui porte sa casquette camouflage perso marquée d'un drapeau américain et un bouc ridiculement mal entretenu? On aimerait bien savoir où il était et ce qu'il faisait le 6 janvier 2021 (date de l'assaut du Capitole à Washington par des partisans de Donald Trump).
Des agents de l'ICE patrouillent à l'aéroport international Hartsfield-Jackson, à Atlanta (Géorgie, États-Unis) le 25 mars 2026. | Megan Varner / Getty Images North America / AFP
Et ce dernier est loin d'être l'exemple le plus épouvantable de pilosité faciale signalé chez les agents de l'ICE dans les aéroports américains à la fin du mois de mars. À l'aéroport international Hartsfield-Jackson, à Atlanta (Géorgie), on en a vu un doté d'une barbe de style Amish, si longue qu'elle menaçait de se coincer à tout moment dans son gilet pare-balles (la mode passe avant tout, sans doute).
La plupart des services de police états-uniens exigent que les barbes soient courtes et bien taillées, lorsqu'ils ne requièrent pas un rasage complet. Même les membres en uniforme de l'US Park Police –l'incarnation absolue des forces de l'ordre en chemise de bûcheron– ne sont pas autorisés à porter la barbe lors de leurs patrouilles en forêt. Ces règles ne s'appliquent pas à l'ICE; plus l'allure est négligée, mieux c'est. Le fait que les chefs politiques du programme anti-immigration de cette administration soient eux-mêmes rasés de près ne fait que souligner l'allure de milice apocalyptique de sa piétaille.
Le but de cette négligence dans la tenue est de faire clairement comprendre que l'ICE est largement composée non pas de professionnels de carrière soucieux de remplir scrupuleusement leurs devoirs, mais de gars quelconques à la mentalité MAGA («Make America Great Again», le slogan trumpiste), prêts à en découdre.
Qu'ils soient postés dans les files d'attente de la TSA ou au coin de la rue, ils n'en sont pas moins les tentacules menaçants du régime de Donald Trump, ainsi disposés pour narguer les passants en leur rappelant le pouvoir exercé sans vergogne par le président états-unien. Parfois, le rôle exige une coupe de cheveux bien dégagée sur la nuque et un pardessus à l'esthétique nazie. Mais à d'autres moments, une barbe hirsute et un t-shirt à motif suffisent largement à faire passer le message.
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