"La 'Nouvelle France' de Mélenchon ne corrige pas le 'grand remplacement' : elle en est le miroir inversé"
Septembre 2021. Sur BFMTV, Jean-Luc Mélenchon choisit de débattre avec Éric Zemmour. Il ne se trompe pas de séquence. Il la fabrique. Avec elle, un cadre : celui d’un affrontement désormais structuré par la question identitaire. D’un côté, le fantasme d’un pays remplacé. De l’autre, la promesse d’un pays recomposé. Deux récits opposés, mais un même geste : faire de l’identité une substance politique. Autrement dit : simplifier. Simplifier ? C’est précisément ce que la sociologie contemporaine ne fait pas.
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Une identité n’est jamais un bloc. Elle est instable, traversée, contradictoire. Elle relève moins d’une essence que d’un travail : appropriation, déplacement, réinterprétation. Les individus ne sont pas les supports passifs des catégories qui les décrivent – ils en sont aussi les opérateurs. C’est ce que j’ai proposé de penser comme un universalisme des différences : non pas un commun qui homogénéise, mais un socle qui n’efface pas la pluralité des trajectoires.
Un commun sans clones
Or, c’est précisément ce point que la « Nouvelle France » manque dans sa simplification. En prétendant donner une traduction politique aux dynamiques de domination – notamment à travers une lecture intersectionnelle par ailleurs tout à fait heuristique – elle opère un basculement. Ce qui relevait d’une grammaire analytique devient un principe d’agrégation. Ce qui visait à complexifier devient un slogan. Ce basculement n’est pas nouveau. Il prolonge une logique bien identifiée : celle du retournement du stigmate, telle qu’elle a été travaillée par les théories queers. Reprendre une assignation pour la subvertir, en faire un point d’appui, une force politique – le geste est puissant.
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Mais transposé dans une logique électorale, il change de nature : ce qui subvertissait peut devenir ce qui fixe. La créolisation, chez Édouard Glissant, ne produit pas des identités stabilisées. Elle désigne un processus de relation, d’interaction, d’imprévisibilité. Elle n’oppose pas, elle intrique, elle enchevêtre. La « Nouvelle France », au contraire, désigne, agrège, distingue, sépare. Elle ne prolonge pas la créolisation : elle la referme. On pourrait ici convoquer la figure de l’arlequin chez Orlan : un corps composé, hybride, irréductible à une origine, traversé d’imaginaires multiples. Pas une identité – une hybridation en mouvement. C’est cette logique que la politique devrait accompagner. Elle choisit ici de la stabiliser.
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Nous avons déjà connu un universalisme qui produisait des clones. Il serait paradoxal de prétendre le dépasser en reconstruisant d’autres formes de clonage, simplement inversées. À force de vouloir politiser les identités, on fabrique des trappes à identité : des catégories dans lesquelles les individus sont invités à se reconnaître – et parfois à se maintenir. En ce sens, la « Nouvelle France » ne corrige pas le « grand remplacement ». Elle en est le miroir inversé. Non pas parce qu’elle dirait la même chose, mais parce qu’elle produit le même effet : réduire des trajectoires mobiles à des formes stabilisées. Or une société ne tient ni par substitution, ni par agrégation. Elle tient par circulation, friction, hybridation. Elle tient dans l’imprévisibilité des relations. Tout le reste n’est que récit simplifié.
