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Peine de mort pour les Palestiniens : les 5 fautes capitales d'Israël

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07.04.2026

À sens unique, inique, injuste, immoral et surtout discriminatoire. Pour cette peine de mort aux contours inédits, on peine à dénicher l’adjectif idoine, qui décrirait autant la portée que le désarroi qu’il provoque en nous. Rappel des faits. Le Parlement israélien a adopté le 30 mars une loi instaurant « la peine de mort pour les terroristes », taillée sur mesure pour épargner les Israéliens – au premier chef, les colons – et ne s'appliquer qu'aux Palestiniens reconnus coupables d'attaques anti-israéliennes meurtrières.

Pour les Palestiniens de Cisjordanie occupée, le texte prévoit que la peine capitale soit la sanction « par défaut », si l'homicide est classé terroriste. Une loi instaurant l’assassinat d’État pour une seule partie de la population, avec la mort comme peine plancher. Il fallait y penser. L’extrême droite israélienne l’a fait, en parvenant à rallier une majorité de députés à la Knesset avec eux, Benyamin Netanyahou en tête.

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La Cour suprême devrait invalider ce texte de loi ; pour certains observateurs, cet épisode ne serait qu’un coup et un marqueur politique, les concepteurs et promoteurs du texte, au premier rang desquels le populiste Itamar Ben Gvir, sachant pertinemment qu’il n’aurait aucune chance d’être appliqué. Le mal, pourtant, est déjà fait. De ce texte historique par sa portée, retenons cinq fautes capitales : morale, juridique, politique, démocratique et stratégique.

Voter un texte conçu par l’extrême droite remettant à l’ordre du jour la peine de mort n’a rien d’anodin : c’est une honte. Cette loi se révèle triplement condamnable : par son côté discriminatoire, par l’instauration de peine plancher, par la barbarie de la sentence. Par-dessus tout, il s’agit d’une faute morale.

Ram Ben Barak, député de l'opposition et ancien directeur adjoint du Mossad (les services secrets extérieurs israéliens) a bien résumé les choses à la Knesset. « Comprenez-vous, a-t-il demandé, ce que cela signifie qu'il y ait une loi pour les Arabes de Judée-Samarie (Cisjordanie, N.D.L.R.), et une loi différente pour les citoyens israéliens ? Cela signifie que le Hamas nous a vaincus. Il nous a vaincus parce que nous avons perdu toutes nos valeurs et que nous commençons malheureusement à nous comporter comme eux. Pleins de haine. Et de vengeance », a-t-il scandé devant les députés.

En matière de peine de mort, tout a toujours tenu en ce mot : vengeance. Les tenants de l’abolition de la peine capitale ont toujours opposé l’émotion à la raison, même pour les crimes les plus atroces. « Ce n’est pas la justice que nous rendons, c’est la vengeance que nous assouvissons » en guillotinant, rappelait Robert Badinter dans son célèbre discours de 1981.

Le désir d’en finir définitivement avec les attentats du Hamas peut se comprendre dans la population israélienne. Les Européens saisissent encore mal l’ampleur du traumatisme du 7-octobre dans le petit État hébreu. Dans le plus grand pogrom depuis la Seconde Guerre mondiale, plus de 1 200 Israéliens ont péri, on compte 4 000 blessés, et on se raconte toujours des récits les plus terribles les uns que les autres – ados violées devant leur famille, enfants abattus à bout portant dans leur lit.

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Les demandes de port d'armes à feu ont explosé. On patiente à Tel-Aviv pour entrer au restaurant, et on compte dans la file d’attente les clients le pistolet à la ceinture. Les cabinets des psychologues débordent, chacun connaît un proche qui… Ce massacre à grande échelle a été imaginé par Yahya Sinwar, un ex-prisonnier, auteur d’attentats contre des civils, relâché 12 ans auparavant lors d’un échange.

Alors, pourquoi ne pas pendre le prochain, et s’éviter que le pire, encore une fois, ne survienne, se demande la population ? Le « plus jamais ça » et le désir d’annihiler toute menace emportent tout actuellement en Israël. La députée Limor Son Har Melekh, membre du parti d'extrême droite Otzma Yehudit (Force juive), s'est retrouvée visée lors d’une attaque palestinienne en Cisjordanie pendant la Seconde Intifada (2000-2005). Elle a survécu. Pas son mari. Au Parlement, elle a exhorté les députés à approuver le projet de loi.

Mais la soif de vengeance obscurcit la raison. « Œil pour œil rend le monde aveugle », disait Gandhi. Que l’extrême droite ait pu rallier une majorité autour d’une loi inique en dit long sur un peuple aux yeux brouillés par le sang. Pour autant, la majorité des députés a voté après de longs débats, en conscience. « La peine de mort est le plus prémédité des meurtres (...) Il n’y a pas de supériorité morale dans le fait de tuer légalement », écrivait Albert Camus.

Les fautes juridique et démocratique

Aucune supériorité morale, non plus, quand on bat en brèche le principe de l’égalité devant la loi - ce qui rend le texte hautement censurable devant la Cour suprême. Berlin, Londres, Paris et Rome ne s’y sont pas trompés, et ont appelé la Knesset à renoncer à un projet qui « remet en cause les engagements d'Israël en matière de principes démocratiques ».

« La peine de mort est une guerre de la nation contre un citoyen », proclamait Victor Hugo pendant la IIe République. Il s’agit ici d’une guerre d’une nation contre un peuple. Appliquer la peine de mort différemment, que l’on soit arabe ou juif : l’apanage des régimes d’apartheid. Israël fait revenir la notion même de démocratie plusieurs siècles en arrière. Dans le grand Ve siècle de Périclès, les sanctions contre les esclaves s'avéraient autrement plus dures que celles à destination des citoyens grecs.

Ce deux poids, deux mesures, cette inégalité discriminatoire inscrite dans la Loi se révèlent d’autant plus cruels aux yeux des Palestiniens au vu du contexte. Pour l’un des leurs qui commet un attentat contre des civils, c’est automatiquement la corde, plutôt que les barreaux. Rien en ce qui concerne les exactions et meurtres envers leurs familles par les colons israéliens. Or, ces derniers n’ont rien de négligeable : ils ont explosé depuis plusieurs années, encore davantage depuis le 7 octobre.

Colons fanatisés et meurtriers

D’après un décompte de l’AFP fondé sur les chiffres du ministère palestinien de la Santé, au moins 1 045 Palestiniens, dont de nombreux combattants, mais aussi des civils, ont été tués par des soldats ou des colons israéliens en Cisjordanie depuis le début de la guerre à Gaza. Dans le même temps, au moins 45 Israéliens, civils et soldats, ont été tués dans cette même région dans des attaques palestiniennes ou lors d’opérations militaires israéliennes, selon les données officielles israéliennes.

Les attaques de certains colons extrémistes prennent diverses formes. Ici, c’est un entrepôt laitier qui est visé (Beit Lid, en Cisjordanie, en novembre). Là, des camions et véhicules incendiés (Deir Sharaf, novembre dernier). Des individus fanatisés, kippa sur la tête, s’en prennent même à des soldats de… Tsahal. Là, ce sont des attaques au M-16 contre des villages. Mais le plus souvent, les colons s’en prennent aux oliveraies, arrachant des arbres (20 000 en 2025), tirant sur des travailleurs. L’olive, c’est la vie, un pan entier de l’économie palestinienne. Brûler des arbres centenaires : de quoi rendre impossible une implantation palestinienne durable.

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Pour leur rendre la vie impossible, les Israéliens multiplient les checkpoints sur la route 60. Certains jours, il faut 2 à 3 heures pour relier Ramallah à Jénine. Des colons effectuent des raids sur des véhicules pris dans les embouteillages, molestant leurs occupants. Ronen Bar, le chef du renseignement intérieur israélien, avait écrit à l’automne 2024 aux ministres pour les avertir que les extrémistes juifs de Cisjordanie commettaient des actes de « terreur » contre les Palestiniens et causaient des « dommages indescriptibles » au pays. En vain. L’État laisse faire. Voire soutient les colons.

Les fautes stratégique et politique

Le vote de cette nouvelle loi sur la peine de mort se révèle enfin une faute stratégique et politique. Israël se targue, à juste titre, d’être la seule démocratie dans une vaste région où règnent des régimes autoritaires et dictatoriaux. En rétablissant la peine de mort - même si la loi, encore une fois, pourrait être retoquée par la Cour Suprême à cause de son caractère discriminatoire, l’État hébreu se rabaisse, au moins sur le papier, à la hauteur du régime iranien, qui a fait de la pendaison une sorte de punition par défaut de ses opposants. Trois pendaisons ont encore eu lieu ces dernières semaines.

Au moins, le régime des mollahs ne fait pas dans la distinction. Quelle que soit votre appartenance à telle ou telle minorité, le fait de manifester contre le régime peut vous valoir la peine capitale. Les autres pays du Golfe, sans parler de l’Arabie saoudite, s’assoient sur les Droits de l’Homme. Le positionnement « démocratique » d’Israël en prend un coup. Et en tout premier, son image. Tout cela pour quoi ? La peine de mort existait déjà en Israël, mais n'a été appliquée qu'à deux reprises : en 1948, peu après la création de l'État, contre un capitaine de l'armée accusé de haute trahison et en 1962, lorsque le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann a été pendu.

Le coup d’éclat de l’extrême droite représente pour elle une victoire tactique à court terme, mais une faute politique à long terme. Le suprémaciste Itamar Ben Gvir peut sortir, très élégamment, le champagne en plein parlement après le vote de la loi, les gains électoraux pour les prochaines élections législatives d’octobre paraissent faibles, au vu des sondages. Le député ne devrait même pas disposer d’un groupe à la Knesset. Au final, il aura terni l’image de son pays pour un bénéfice politique asymptotique à zéro.

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On ne sait pas si Ben Gvir a lu Hannah Arendt. Il devrait. Pour la philosophe, la cruauté exercée par un État ne le renforce pas, il l’affaiblit. En 1970, Arendt écrivait dans On Violence : « Le pouvoir et la violence sont des opposés ; là où l’un domine absolument, l’autre est absent. »


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