Amaury Giraud : "Un antifascisme à visage inhumain n’est jamais qu’un totalitarisme de plus"
Quel esprit démocratique, sincèrement consciencieux et authentiquement assuré, ne saurait reconnaître dans la lutte contre le fascisme une obligation axiologique de première importance et une vertu cardinale, autant que structurelle, de notre pacte civique et républicain ? Gageons-le par avance : aucun. Pourtant, depuis de trop nombreuses décennies maintenant, l’abandon du beau mot d’antifascisme aux mains des pires de ses représentants post-modernes autoproclamés a permis d’avaliser et de légitimer progressivement une forme d’usurpation d’identité morale, ou du moins un véritable « détournement de fonds symboliques » (Régis Debray) plus que dommageable, surtout s’agissant d’une cause dont la noblesse est d’évidence et la justesse incritiquable.
En se parant de l’héroïsme légendaire des résistances aux fascismes criminels des années 20, 30 et 40, en prétendant s’inscrire dans un continuum et un lignage performatifs aussi bien qu’auto-référentiels, en s’attribuant éhontément les mérites d’un valeureux passé qui n’a que peu de rapports avec notre risible présent, les groupements dits « antifas » – au répertoire d’actions ultra-violent et au corpus théorique inexistant – sont parvenus à instiller l’illusion dichotomique voulant que toute contestation de leurs vues ne puisse être, toujours et invariablement, que la manifestation d’un fascisme à combattre de toute urgence (par le feu, par la rage ou par le sang, le plus souvent).
Par-delà le Bien : le Mal
Mais loin de ne s’attaquer qu’aux skinheads identitaires racialo-nativistes et autres « natios » fanatisés – leurs homologues en humeur et en tempérament – ces agents miliciens du « libéralisme-libértaire » n’aiment désormais rien tant également que de déverser leurs fureurs de bras armés du « camp du Bien » contre tous ceux qui auraient le malheur de se trouver un millimètre plus à droite que leur torquemadisme stalinien (PCF, PS et EELV compris : Fabien Roussel, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Yannick Jadot peuvent, d’expérience malheureuse, en témoigner publiquement).
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Depuis les épopées catalanes de Simone Weil et George Orwell, durant la Guerre civile espagnole, on sait pourtant combien un antifascisme à visage inhumain n’est jamais qu’un totalitarisme de plus. Leurs récits, tout en vérité et lucidité empathiques (y compris à l’endroit de leurs ennemis phalangistes désignés, en ligne de mire et à portée de canon), devraient éclairer de leurs lumières incandescentes nos jeunes Vychinski des bords de Rhône et de Saône qui semblent aujourd’hui tenir le lynchage d’un homme à terre pour une grande et heureuse contribution à l’avenir (solidaire) de l’humanité.
Car, comme le veut l’adage intemporel, la fin ne justifie pas les moyens (téléologie politique et cruauté méthodologique s’excluant logiquement l’une l’autre), sinon mécaniquement, et à l’inverse, « une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte » (Simone Weil).
À l’heure de l’individualisme sacralisé et de la self-glorification sur les réseaux sociaux, l’antifascisme de poings et de slogans apparaît comme le plus court moyen de garantir son assomption réputationnelle et d’affirmer sa pureté doctrinale à l’âge post-adolescent – virtue signalling et « sculpture de soi » formant, de ce point de vue, le tandem idéal pour veiller scrupuleusement, et en toutes circonstances, à se montrer « généreux par ostentation » (Sartre).
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Si le robespierrisme, le léninisme puis le maoïsme avaient au moins eu le mérite d’enrober leurs monstruosités homicides respectives sous le vernis de la haute intelligence et du génie stratégique, le pseudo- « antifascisme » de notre temps se distingue, quant à lui, par un savant mélange de manichéisme décérébré, de soupçon indifférencié et de simplisme indigent sous la forme, caricaturale, d’un catéchisme sectaire avec pour seuls crédos « l’asphyxie d’un seul argument » (Gilbert K. Chesterton) et « la terreur à l’ordre du jour ».
Personnalité autoritaire
Jean-Claude Michéa, bien avant nous, a remarquablement démontré combien la mystique « antifa » (dans son acception contemporaine) relevait davantage des logiques de la « personnalité autoritaire », telle que conceptualisée dès les années 1950 par la Théorie critique issue de l’école de Francfort, que des promesses d’émancipation collective d’un socialisme nécessairement humain, populaire et décent.
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Une analyse acérée et avisée comme en écho à cette autre interprétation critique, concernant mai 1968 celle-ci, que confia justement Theodor W. Adorno à son ami Herbert Marcuse dans une missive inquiète rédigée au soir même de son existence, le 6 août 1969 : « Il y a dans ce mouvement un peu de folie qui se rapproche de la théologie totalitaire. » Cessons donc de laisser prospérer plus longtemps cette idée folle voyant dans l’actuel label « antifa » une quelconque réalité constatable et observable d’antifascisme en actes.
Tous les républicains démocrates et universalistes (qu’ils soient à gauche comme à droite) sont, eux, les seuls et uniques dépositaires de cette mémoire glorieuse : à ceci près, détail qui a toutefois son importance, que ces derniers s’interdiront toujours, par principe et par essence, de bastonner quiconque ferait obstacle à l’empire de leurs croyances et de leurs conceptions. « Un homme, ça s’empêche » (Albert Camus) : voilà bien la maxime qui doit donc toujours demeurer comme un horizon de sens et de rectitude, et ce même jusque dans le brouillard opaque et menaçant dont ce siècle semble vouloir, obstinément, recouvrir notre si précieuse et fragile démocratie.
