"L'Iran élabore inlassablement des discours mystiques pour justifier son existence politique"
Soixante-et-onze personnes ont composé la délégation de la République islamique qui s’est rendue à Islamabad, le samedi 11 avril, pour des négociations avec les États-Unis, en présence de hauts responsables pakistanais. Au centre des pourparlers : le règlement du conflit, la question du détroit d’Ormuz, et celle, sempiternellement rebattue, du nucléaire iranien. Côté américain, on cherche l’immédiateté. Côté iranien, à s’inscrire dans la durée. Washington vise un strike, Téhéran aspire à l’échec et mat. Pour l’heure, aucun accord n’a été trouvé, mais la perspective d’une nouvelle rencontre – que chaque partie dit espérer fructueuse – n’est pas abandonnée.
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D’après Tasnim, agence de presse du corps des Gardiens de la révolution, parmi les soixante-et-onze négociateurs, on compte le président du Parlement de la République islamique, Mohammad Bagher Ghalibaf, nouvel homme fort depuis les morts de l’ancien Guide suprême Ali Khamenei et d’Ali Larijani, l'ex-président. La délégation comprend aussi le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, impliqué dans les négociations sur le nucléaire depuis des années, ainsi que son vice-ministre, Kazem Gharibabadi, le gouverneur de la Banque centrale, Abdolnaser Hemmati, mais aussi des représentants des médias ou des forces de sécurité. Jusque-là, la mystique ne semble pas s’inviter dans les affaires des hommes, et pourtant…
Le martyr de l'imam Hossein
A priori, les compétences en présence coïncident, en toute cohérence, avec la complexité de la situation. Cependant, des remarques de commentateurs estimant que le nombre de négociateurs ne se portent pas à soixante-et-onze, mais à soixante-douze, fleurissent sur les réseaux sociaux : la délégation compterait, aux côtés des présents, un absent par le corps. Sur X, par exemple, des utilisateurs, parfois gratifiés du badge de compte officiel validé par le nouveau Twitter, comparent la lutte qui s’est livrée à Islamabad entre les intérêts de Washington et ceux de Téhéran, à la bataille de Kerbala, fondatrice dans le chiisme et très investie idéologiquement par l’actuel régime iranien : l’État aurait délibérément choisi ce nombre comme symbole fort d’une victoire asymétrique de la justice face aux puissants oppresseurs.
Un bref rappel historique s’impose : en 680, l’imam Hossein tombait en martyr, à Kerbala, avec ses soixante-douze partisans, sous le fil des trente mille épées de l’armée du grand calife Yazid. Pour les chiites, la lecture du massacre est, paradoxalement, celle de la plus authentique des victoires : la communauté – chiite – de l’imam Hossein n’avait pas prêté allégeance au calife, ses compagnons et lui-même n’avaient pas plié face à la mort. L’imam Hossein, fils d’Ali, petit-fils de Mahomet, se revendiquait comme l’héritier légitime du prophète, contrairement au calife, dont se réclament les sunnites, très majoritaires en islam.
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Par ce choix symbolique du nombre, la République islamique, à la force létale incomparablement plus faible, montre qu’elle ne redouterait pas de tenir tête – même si elle devait être coupée – à ses herculéens adversaires. Le mot « résilience », tant apprécié des discours occidentaux sur l’Iran, prendrait alors tout son sens. Les esprits sensibles à la dimension eschatologique se font les relais d’une défense exaltée de la République islamique. Ils ne sont pas les seuls. Téhéran sait démultiplier les discours d’influence pour élargir ses bases de sympathie : l’esprit de non-alignement séduit, l’anti-américanisme galvanise (en Amérique latine, particulièrement), l’antisionisme électrise (jusque dans nos universités), et le message religieux ésotérique, comme celui propagé par les soixante-et-onze + un, renforce une base déjà acquise à l’idéologie de la République islamique, en Iran et ailleurs. Qui est d’ailleurs cet absent qui compte, à la façon de Mojtaba Khamenei, fils et successeur du Guide suprême, Ali Khamenei ?
Là encore, l’ésotérisme est convoqué : la branche chiite majoritaire en Iran, le duodécimanisme, croit en douze successeurs du prophète. Le dernier, l’imam Mahdi, serait caché depuis l’an 941. Il doit reparaître à la fin des temps pour rétablir un islam pur et consenti, une paix éternelle et une justice parfaite. Le chiisme iranien repose sur le fondement de l’occultation. Cette dimension-là renforce encore les esprits sensibles aux lectures ésotériques de l’actualité. Le soixante-douzième est un négociateur caché et, par ailleurs, certains des commentaires soulignant le choix mystique du nombre sur les réseaux sociaux, voient aussi une coïncidence avec le lieu de la rencontre, Islamabad, littéralement « le lieu de l’islam », ou « la ville de l’islam ».
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La République islamique n’en est pas à son coup d’essai, en termes de séduction millénariste. Plusieurs occurrences ont ponctué son histoire. Par exemple, le nombre soixante-douze avait aussi été gravé dans le marbre, à l’occasion de l’attentat du 28 juin 1981 (le « Haft-e tir »), à Téhéran, et peu importait alors la réalité du décompte des morts : soixante-treize ou soixante-quatorze, selon les sources. Une bombe avait explosé dans la capitale au siège du parti de la République islamique, alors que se tenait une réunion de leaders politiques. Plusieurs organisations d’opposition avaient été accusées, des monarchistes aux moudjahidines du peuple, en passant par des cellules irakiennes. La rhétorique gouvernementale s’était rapidement construite autour de « soixante-douze » martyrs, et ce, alors que le vrai nombre de tués n'a pas été censuré. Le chercheur trouverait, en Iran même, tous les documents nécessaires pour démontrer que les décès ont été plus nombreux. Cependant, en parallèle, l’idéologie d’État élabore inlassablement des discours qui épousent la dimension mystique, pour maintenir sa base dans l’exaltation millénarisme et ainsi continuer à justifier son existence politique.
