En dilettante – Le jour où j’ai signé pro
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Le sport est de plus en plus un spectacle que des professionnels exercent pour des spectateurs de moins en moins pratiquants. Cette chronique a pour but de réhabiliter la pratique en amateur, laquelle partage un socle commun avec le monde du professionnalisme, dont elle donne d’utiles et sages clés de lecture. Toutes les chroniques
Je m’y revois encore. La terrasse du jardin, un samedi d’été, mon père assis et à côté de lui, en bout de table, mon oncle Marcel, alias Mimi, un trésor entre les mains: ma feuille de transfert, que mon père devait signer à ma place puisque j’avais presque 13 ans. Juste après la Coupe du monde en Espagne, où les Bleus avaient joué magnifiquement, et au même moment que Michel Platini, enrôlé lui par la Juventus de Turin, je m’apprêtais à quitter la France pour signer à l’étranger.
L’affaire était de la plus haute importance. Après quatre saisons dans le club de foot du village, en France voisine, j’allais partir en Suisse, au FC Collex-Bossy*, club fondé par mes oncles, pour rejoindre deux de mes cousins dans l’équipe des juniors C. Un transfert international, de 9 km de distance. Mon père, qui n’a toujours eu qu’une vision très détachée du sport (jusqu’à ce qu’il se mette, sur le tard, au golf…), ne voyait pas trop l’intérêt de changer de club puisqu’il y avait, de chaque côté des maillots, des buts et des ballons. Il céda après un an de forcing, lorsque je fus assez grand pour y aller tout seul à vélo, ce que je devais m’engager à faire. Ce fut la seule transaction du seul transfert de ma carrière de footballeur.
En réalité, il n’y avait pratiquement rien de commun, hors les 17 lois du jeu, entre un petit club de France voisine et son équivalent suisse. C’est bien moins le cas aujourd’hui, depuis que les collectivités locales arrosent de subventions les clubs du Pays de Gex et de la Haute-Savoie, et font pousser des installations de haut standing là où la sacristie de la chapelle faisait naguère office de vestiaire. J’ai connu les sols en ciment non carrelés, les douches à l’eau froide, les terrains tellement en pente que le gardien ne voyait pas les chaussettes du gardien adverse, les pelouses râpées, le ramassage des cailloux en début de saison et le raccommodage des filets avant l’entraînement.
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Les clubs affiliés à l’Association cantonale genevoise de football offraient en comparaison un luxe incroyable. Tout était carré, à plat, les lignes tracées droit. Les pelouses étaient en très bon état. Tout le monde avait le même équipement, il y avait toujours un arbitre en noir et pas un bénévole en survêt, les matchs commençaient à l’heure, les équipes entraient en colonnes sur le terrain. La formule est de Philippe Fargeon, ancien avant-centre de l’équipe de France passé à 14 ans d’Ambilly à Etoile Carouge: «En passant la frontière, on avait l’impression de passer pro».
Le club de Collex-Bossy, fréquenté par les vedettes du Servette quand elles ne jouaient pas, était particulièrement attractif et coloré. Il y avait un sauna et un bain froid dans le vestiaire de la Première, des panneaux publicitaires autour du terrain principal, un speaker qui donnait la composition des équipes avant les matchs et des conseils nutritifs après: «Midi moins l’quart, c’est l’heure du Ricard!». Les filets étaient neufs et l’on pouvait lire le nom du fabricant («Zin») sur une étiquette rouge. Même le stade avait un nom, Marc-Burdet, en hommage au donateur des terrains. Sur le parking, les voitures étaient décorées de fanions suspendus aux rétroviseurs ou de pare-soleil aux couleurs – rouge et blanc – du club.
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De la France à la Suisse, du village paternel au village maternel, il y avait donc tout un monde, d’ailleurs gardé par des douaniers très investis de leur fonction. La Suisse s’était alignée un an plus tôt seulement sur le passage à l’heure d’été, mais subsistaient deux francs, l’un valant plus du double de l’autre.
Le vocabulaire changeait. En passant la frontière, on n’enfilait plus un short et des chaussettes mais des cuissettes et des bas. On ne tirait pas sur la barre mais sur la latte. On ne disait pas «main!» mais «Entsch!» (c’est un mot que je n’ai jamais qu’entendu, je ne sais pas comment il s’écrit). On ne jouait pas le hors-jeu mais la carotte. Le dégagement aux 5 mètres devenait un dégagement aux 6 mètres (la distance exacte est 5,50 mètres). Les entraîneurs dépités ne nous traitaient pas de «fumistes» mais de «dilettantes» et le sens de ces deux mots demeurait un égal mystère. Tous les clubs s’appelaient «FC». Pendant les matchs, il y avait moins de bagarre, moins de contestation, le jeu était moins engagé, moins passionné.
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J’ai découvert à cette occasion que je n’étais pas un Français mais un «Frouze», ce qui ne valait pas beaucoup mieux aux yeux de mes coéquipiers que «Rital» ou «Bourbine». Le fait que j’étais l’un des trois ou quatre de l’équipe à être originaire de la commune, d’y avoir la moitié de ma famille, ne changeait pas grand-chose à l’affaire. C’est un peu le problème quand on appartient à deux mondes, même footballistiques: on vient toujours aux yeux des autres de celui d’en face.
Le Temps publie des chroniques, rédigées par des membres de la rédaction ou des personnes extérieures, ainsi que des opinions et tribunes, proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Ces textes reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du média.
