« Mahomet s’est accompli grâce aux femmes, comme Napoléon »
Hela Ouardi avait fait sensation, il y a dix ans, avec Les Derniers Jours de Muhammad (Albin Michel). Cette universitaire tunisienne, spécialiste de l’islam, revient avec une biographie inattendue du Prophète des musulmans en explorant son humanité. Au risque de le désacraliser. Iconoclaste et savoureux.
Le Point : Pourquoi écrire un nouveau livre sur Muhammad [Mahomet, NDLR] ? Ne connaît-on pas déjà tout de la vie du Prophète ?
Hela Ouardi : Cette question, je me la pose dès la première ligne de mon livre : à quoi bon écrire une énième biographie de Muhammad alors que les étagères des librairies et des bibliothèques croulent sous les ouvrages de toutes sortes, qu’ils soient apologétiques ou plus critiques ? Pourtant, dans toutes ces biographies, un aspect demeurait profondément négligé, voire totalement ignoré : la dimension intime de la vie du Prophète, c’est-à-dire son histoire familiale, sa vie conjugale, extrêmement tumultueuse, et ses très nombreux mariages.
On connaît évidemment l’importance de certaines femmes auxquelles l’islam lui-même attribue une place majeure, comme sa jeune épouse Aïcha ou sa fille Fatima, notamment pour les chiites. Mais il y a aussi toutes ces autres femmes qui ont joué un rôle dans l’existence de Muhammad et qui n’apparaissent dans les biographies que comme de simples fantômes. J’ai donc décidé de faire un zoom sur chacune d’elles : comprendre qui elles étaient, pourquoi il les avait choisies et, surtout, à quel moment précis il les avait épousées.
Muhammad s’est beaucoup marié, mais il n’a pas eu de descendance mâle survivante.
Muhammad s’est beaucoup marié, mais il n’a pas eu de descendance mâle survivante.
En croisant la ligne de sa vie privée avec celle de son action apostolique, militaire et politique, j’ai découvert des correspondances passionnantes. Cela m’a permis, sans prétention aucune, de récrire une histoire inédite de sa vie. J’ai constaté que même les biographies contemporaines les plus brillantes et classiques – comme celle, excellentissime, de Maxime Rodinson ou celle de William Montgomery Watt – négligent complètement ce côté intime. On y reproduit le récit canonique : l’histoire d’un homme qui part de très bas pour finir en héros glorieux entrant en grande pompe à La Mecque. C’est le schéma traditionnel du conte de fées, où tout commence mal pour se terminer dans la gloire.
En réalité, en partant exactement des mêmes sources – c’est là tout le paradoxe –, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un conte de fées à l’envers. Cet homme s’est beaucoup marié, mais il n’a pas eu de descendance mâle survivante. Alors que le conte dit : « Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », lui n’a pas été heureux.
Comment pouvez-vous en être certaine ?
J’ai suivi une intuition que j’avais déjà explorée dans mon livre Les Derniers Jours de Muhammad, qui racontait sa fin tragique. Il est mort rongé par des frustrations non résolues. La première d’entre elles est l’absence d’héritier mâle. À l’époque, être privé de fils était perçu comme un signe d’impuissance ou d’émasculation ; un homme qui n’avait que des filles était qualifié en arabe d’un terme........
