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La politique de la canonnière

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11.03.2026

Au XIXe siècle, le recours à la force des États les plus puissants de la planète se manifestait principalement par la possibilité qu’ils avaient d’envoyer sur les océans des flottes cuirassées armées de redoutables canons capables de tirer des obus explosifs. On appela cela la « politique de la canonnière », dont la variante états-unienne prit le nom de « diplomatie du Big Stick ».

Pour une sombre histoire de sommes dues à un pâtissier français et que le Mexique rechignait à payer, la France de Louis-Philippe enverra ainsi, en 1838, une flottille dans le golfe du Mexique qui détruira en quelques heures le fort réputé imprenable qui protégeait le port de Veracruz. Ironiques, les Mexicains appelleront ce conflit, aussi bref qu’asymétrique, la « Guerra de los Pasteles », la Guerre des pâtisseries.

En 1896, c’est au tour des Britanniques, mécontents du nouveau sultan monté sur le trône de Zanzibar, d’y dépêcher des navires, qui, en quelque trente minutes, tuèrent cinq cents soldats, incendièrent le palais du sultan et mirent ce dernier en fuite. Ils n’eurent plus ensuite qu’à le remplacer par un nouveau souverain fantoche. Au tout début du XXe siècle, les bâtiments de la US Navy n’auront, pour leur part, même pas besoin de tirer, leur seule présence contraignant la Colombie à reconnaître l’indépendance de la province de Panama, qui s’empressera ensuite de vendre aux États-Unis la zone du futur canal.

Avec l’enlèvement à Caracas du président Maduro et de son épouse et maintenant les bombardements qui frappent l’Iran, le gouvernement Trump renoue avec cette « politique de la canonnière » et cette « diplomatie du Big Stick ». Comme au XIXe siècle ou au début du XXe siècle, l’écart de puissance entre le pays attaqué et ses adversaires est tel qu’il est en effet passablement abusif de parler de guerre.

Avec leur « magnifique armada » et les cinq escadrons aériens dont elles disposent dans les pays de la région, les forces états-uniennes ont pris le contrôle, depuis le début de leur offensive et pratiquement sans opposition, des rivages et des cieux iraniens. Eux et leurs alliés israéliens frappent où et quand ils le veulent, sans que leurs pilotes courent le moindre risque (mis à part celui d’être abattus par erreur par un de leurs alliés, comme cela est arrivé à trois d’entre eux au-dessus du Koweït).

Aussi est-il un peu pathétique d’assister à la télévision aux rodomontades du président des États-Unis ou de son secrétaire à la Guerre et de les entendre affirmer que « les résultats [de cette offensive] sont incroyables » ou que les Iraniens sont « cuits ». Même le nom de code de cette opération, « Furie épique », a tout d’une formidable forfanterie. Qu’y a-t-il d’« épique » à frapper, comme le dira encore un Pete Hegseth triomphant, des ennemis « alors qu’ils sont à terre » ?

Bien sûr, l’Iran réplique, à la mesure de ses moyens, avec ses drones et ses missiles, mais la disproportion des forces est telle qu’on a l’impression de revivre quelque chose qui ressemble aux guerres coloniales d’antan. Cette disproportion n’est d’ailleurs pas seulement militaire et technologique ; c’est celle des morts aussi. À ceux des Israéliens, des États-Uniens et de leurs alliés — environ vingt-cinq au moment où ces lignes sont écrites — répondent ceux des Iraniens : plus de mille trois cents, ce total incluant les cent cinquante fillettes de l’école de Minab frappée par une bombe au premier jour du conflit et dont nos médias parlent bien peu.

Tout comme au temps des canonnières, il n’a fallu à Donald Trump qu’un prétexte pour user de son « Big Stick ». Les motifs qu’il allègue pour bombarder l’Iran sont aussi risibles que variés, le moins plausible de tous étant celui de vouloir y réinstaurer la démocratie. Comme des intimidateurs de cour d’école, Trump et ses comparses ne songent qu’à jouer des poings contre de plus faibles qu’eux qu’ils prennent plaisir à humilier. Depuis un an, c’est ce qu’ils appellent « rendre à l’Amérique sa grandeur ».

Cette grandeur se joue sur les écrans, devant une réalité transformée en scène de film d’action ou de jeu de guerre en ligne. Comme des adolescents un brin narcissiques, ils jouissent de cette violence abstraite, presque irréelle, qu’ils déchaînent par bombes, missiles et drones interposés.

Mais ce dont ils n’ont pas l’air de vraiment se rendre compte, c’est que nous ne sommes plus à l’ère des canonnières. À cette époque révolue, les puissances occidentales imposaient leurs vues quasiment à la planète entière. Elles fondaient sans hésitation des empires, de nouvelles lignes maritimes, un grand marché colonial. Le monde leur appartenait.

Aujourd’hui, le monde, globalement, leur échappe. Le président des États-Unis peut bien bombarder tous azimuts et se vanter sur Truth Social d’avoir coulé quelques frégates et corvettes, mais si l’ennemi bombardé ne se rend pas, il ne sait plus quoi faire. Telle est la limite de cette nouvelle façon de mener ce qui ne ressemble que de loin à des guerres. On bombarde, on détruit, on assassine des dirigeants, on tue des femmes et des enfants ; et puis après ?

Une fois passée cette « Furie épique », destructrice, meurtrière, il n’y a aucun plan pour la suite des choses. Si le régime iranien ne s’effondre pas, il demeurera en place pour des mois, pour des années, régnant sur un champ de ruines et sur une population appauvrie et affamée (comme le Hamas à Gaza). Malgré la folie qui y règne désormais en maîtresse, la Maison-Blanche n’enverra pas de troupes au sol pour achever le travail de ses bombes et de ses missiles. Trump et ses sbires le savent : ce serait mettre les pieds dans un bourbier dix fois pire que le bourbier afghan.

Il faut alors se rendre à l’évidence : sans politique, sans diplomatie, la canonnière et le Big Stick sont devenus des symboles d’impuissance.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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