On peut être aimé jusqu’au bout de la vie
Dans sa chronique «S’échouer», Nathalie Plaat vous demandait de lui raconter vos échecs, vos renoncements, vos histoires de naufrages. La rubrique « Des nouvelles de vous » donne à lire des extraits de vos réponses.
Je reviens d’un court séjour à l’Île, où j’ai eu le temps de me déposer, de réfléchir dans cette nature aux allures automnales avec ses airs de fin du monde. Emportées par le vent vif du nordet, mes pensées et mes déchirures vont jusqu’à vous, comme un ressac de cette grande mer en moi qui s’agite et me fracasse. J’ai besoin de vous parler de mon père. De cet homme qui vit, depuis presque dix ans, la plus grande épreuve de sa vie.
Mon père, déraciné, loin de sa patrie et de son monde, seul avec sa psyché, ses inquiétudes et ce corps qui l’abandonne, qui se décompose, je me sens le devoir de lui donner une voix, de témoigner de sa réalité.
Après le décès de ma mère, j’ai vu mon père, ce gaillard fort, joyeux et aimant, se fragiliser petit à petit. Deuil après deuil… chanceler, s’indigner, reprendre pied et espoir, se montrer courageux et résilient devant tant de pertes : appartement, voiture, milieu de vie, amis, souvenirs, jusqu’au dépouillement total : son ouïe, sa vision, sa mobilité, son langage, sa mémoire.
Je croyais bien que sa chute était terminée et que, rendu au bout de sa nuit, il n’avait plus rien à laisser derrière lui, mais, à mon grand désarroi, il est dernièrement devenu dysphagique et a dû faire une croix sur la nourriture solide ; tous ses aliments sont maintenant en purée et ses liquides sont épaissis. Alors, il ne mange presque plus. Mon père, pour qui la nourriture est quelque chose de sacré, repousse maintenant son repas principal. C’est d’une tristesse infinie.
Ce milieu dans lequel mon père a été projeté depuis plus d’un an, c’est comme un univers parallèle, une autre réalité, des vies en dehors du monde dont on ne parle jamais. Des personnes atteintes d’Alzheimer ou de démence, qui ont bâti notre société, sont complètement oubliées ; elles gisent çà et là, le regard perdu. Dans ces couloirs où flottent des odeurs nauséabondes, des gens errent, s’étouffent, pleurent, gémissent, dans une effrayante solitude.
Rares sont ceux et celles qui sont accompagnés dans leur souffrance pour trouver du........
