La valse-hésitation de Charles Milliard
De l’avis général, Charles Milliard avait bien géré le dossier de Marwah Rizqy au lendemain de son couronnement. Il avait maintenu son exclusion du caucus libéral tout en trouvant des mots apaisants, de sorte que la page avait été tournée.
C’est cependant sur les questions de fond qu’on attendait de voir de quel bois se chauffe le nouveau chef du Parti libéral du Québec (PLQ) et aucune de ces questions n’est plus délicate que la langue, qui constitue un facteur de division au sein du parti depuis plus d’un demi-siècle.
Jeudi, M. Milliard a causé une surprise, pour ne pas dire une commotion, en se disant prêt à renouveler la disposition de dérogation, qui met la Charte de la langue française, renforcée en 2022 par la loi 96, à l’abri des poursuites judiciaires, une fois qu’un gouvernement libéral aura éliminé les dispositions jugées excessives.
Conscient de l’effet que cela allait produire, il a tourné un peu autour du pot, mais les journalistes se sont assurés, en français et en anglais, qu’ils avaient bien entendu. Entendre le chef libéral dire quelque chose d’un peu significatif était tout à fait inhabituel.
On a tout de suite compris que cela ne passerait pas comme une lettre à la poste au sein du caucus libéral à la façon dont la députée de Westmount–Saint-Louis, Jennifer Maccarone, qui accompagnait son chef, a expliqué qu’elle ne voulait pas le contredire. Elle avait l’air de tout sauf d’être « à l’aise » avec sa position. Manifestement, le caucus n’avait pas été mis dans le coup.
En 2022, la présentation du projet de loi 96 avait provoqué un « cri d’indignation et de douleur » (dixit The Gazette) au sein de la communauté anglophone. Les propos de M. Milliard ont été tout aussi mal accueillis. L’organisme TALQ, qui regroupe les divers organismes communautaires anglophones, a immédiatement réclamé une rencontre avec le chef libéral.
Il aura fallu moins de 24 heures au chef libéral pour faire marche arrière. Le renouvellement de la disposition de dérogation n’est plus qu’une possibilité. « On verra si c’est nécessaire ou non. » Cette position ni chair ni poisson laisse penser qu’il attendrait qu’un tribunal invalide ou non certains articles de la loi avant de décider. Il renoncerait donc à une utilisation préventive, comme Ottawa souhaite voir la Cour suprême l’interdire.
Jeudi, M. Milliard évoquait pourtant le précédent créé par Robert Bourassa. « Le Parti libéral, dans son histoire, a déjà utilisé la clause de dérogation. Donc on n’est pas en défaveur de ça », disait-il. En 1988, le gouvernement Bourassa y avait en effet eu recours pour maintenir la règle de l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, à l’encontre d’un jugement de la Cour suprême. Le PLQ en avait cependant payé le prix.
Avant de présenter le projet de loi 178, M. Bourassa avait sollicité une rencontre avec les dirigeants de The Gazette pour leur expliquer qu’à défaut de protéger la loi 101 avec la disposition de dérogation, les francophones se tourneraient vers le Parti québécois (PQ), dont Jacques Parizeau était devenu chef, qui replongerait le Québec dans un référendum.
Peine perdue, trois ministres avaient démissionné et un nombre significatif d’anglophones s’étaient détournés du PLQ pour élire quatre députés du Parti égalité. Les libéraux avaient néanmoins conservé l’appui d’un nombre suffisant de francophones pour obtenir un deuxième mandat.
À l’époque, les sondages accordaient peu de chances au PQ, l’accord du lac Meech semblait en voie d’être ratifié, de sorte que la menace d’un deuxième référendum n’était pas très crédible. La communauté anglophone avait plutôt fait sien le cri d’un des ministres démissionnaires, Clifford Lincoln : Rights are rights are rights !
Les libéraux ont retenu la leçon. Quand elle a succédé à Philippe Couillard, en 2020, Dominique Anglade a voulu se rapprocher des francophones en prenant un virage nationaliste. Elle a non seulement appuyé le projet de loi 96, mais a voulu y ajouter des dispositions pour accroître la place du français au cégep anglais. Elle a vite retraité face à une nouvelle levée de boucliers de la communauté anglophone. La Coalition avenir Québec, bien que détestable, constituait une solide protection contre la tenue d’un référendum.
La situation est différente aujourd’hui. À moins de six mois de l’élection, une victoire péquiste est tout à fait possible et Paul St-Pierre Plamondon a promis un référendum dans un premier mandat. M. Milliard pourrait faire le pari que les anglophones ne voudront pas prendre ce risque et le laisseront, la mort dans l’âme, verrouiller la Charte de la langue française.
Un récent sondage Pallas Data place le PLQ en tête pour la première fois depuis 2018 et son chef est maintenant perçu comme le plus apte à occuper le poste de premier ministre. Même si l’écart a diminué, l’avance du PQ chez les francophones demeure toutefois un obstacle sur le chemin qui mène au pouvoir. Cet obstacle pourrait sauter s’ils ne craignent plus que l’élection d’un gouvernement libéral entraîne un recul du français.
Bien entendu, tout pari comporte un risque. Il pourrait perdre sur les deux tableaux, si les anglophones estiment que le renouvellement de la disposition de dérogation constitue une trahison impardonnable et que les francophones jugent excessifs les assouplissements qu’il entend apporter à la loi 96. Pour le moment, il ne réussira qu’à semer la méfiance d’un côté comme de l’autre.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
