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L’interminable course

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16.03.2026

Le ministre des Finances, Eric Girard, présentera mercredi un budget qu’il a qualifié de « sobre, ciblé et responsable ». Dit plus crûment : il s’annonce particulièrement « plate ».

Il est vrai que, dans l’état actuel des finances publiques québécoises, M. Girard n’a pas les moyens d’être intéressant. Aux dernières nouvelles, l’année 2025-2026 devait se terminer avec un déficit de 13,6 milliards de dollars — et les perspectives économiques ne sont pas très encourageantes, c’est le moins qu’on puisse dire.

Reste que, même dans une conjoncture défavorable, un gouvernement tente généralement de faire en sorte que le dernier budget avant des élections générales ait quelque chose d’attrayant. Le problème est que M. Girard doit au moins faire semblant de ne pas savoir qui le dirigera à compter du 12 avril (même s’il doit bien s’en douter). Il dit avoir consulté les deux candidats à la succession du premier ministre Legault, mais un seul d’entre eux aura à présenter l’automne prochain un programme qui devra s’inscrire dans un cadre financier — et le ministre des Finances doit lui assurer une certaine flexibilité.

S’il s’était lancé lui-même dans la course, comme il y a brièvement songé, M. Girard aurait peut-être trouvé avisé de soulager un peu les contribuables qui pâtissent de la flambée du prix du baril de pétrole, comme Christine Fréchette et Bernard Drainville l’ont tous deux proposé, mais en utilisant des moyens différents. La sagesse d’attendre de savoir qui il conseillera lui permet aussi d’éviter de choisir.

Le ministre des Finances n’est pas le seul qui doit attendre la fin d’une course qui semble interminable. Alors que la Fédération des médecins spécialistes met en œuvre de nouveaux moyens de pression, la présidente du Conseil du trésor, France-Élaine Duranceau, aimerait sûrement connaître la marge de manœuvre dont elle disposera si un terrain d’entente n’est pas trouvé d’ici un mois.

Après la capitulation de décembre dernier devant les omnipraticiens, M. Legault semble déterminé à ne rien ajouter à l’augmentation de 11 % sur cinq ans qui a été offerte aux spécialistes, mais celui ou celle qui lui succédera ne voudra peut-être pas traîner ce boulet durant une campagne électorale. Il est vrai que le conflit ne semble pas affecter la population de façon significative pour le moment.

Son collègue du Travail, Jean Boulet, voudra aussi savoir s’il faut poursuivre la guerre contre les centrales syndicales qu’il a déclenchée avec le projet de loi 3. Le Québec et la Coalition avenir Québec (CAQ) ont-ils réellement besoin d’un « printemps érable 2.0 », comme l’a évoqué la présidente de la Fédération des travailleurs du Québec, Magali Picard ?

Face au tollé, Simon Jolin-Barrette a accepté de retirer la disposition relative au droit à l’avortement qu’il avait incluse dans son projet de constitution québécoise, mais cela ne suffira sans doute pas à rallier les partis d’opposition. Il ne restera que huit semaines de travaux parlementaires quand le « nouveau » gouvernement entrera en fonction. Ce dernier voudra-t-il les passer à se chicaner avec les uns et les autres ?

La direction de la CAQ ne pouvait évidemment pas savoir que notre imprévisible voisin du Sud déclarerait la guerre à l’Iran, mais cela n’a fait qu’ajouter au manque d’intérêt dont souffrait déjà la course à la chefferie.

On ne peut pourtant pas dire qu’elle est plus ennuyeuse que d’autres. Au contraire, il est difficile d’imaginer des personnalités aussi diamétralement opposées que celles des deux protagonistes. On peut d’ailleurs se demander comment des visions aussi différentes pourraient coexister une fois que le père fondateur aura quitté la scène.

Le proverbial « débat d’idées » que chacun appelle de ses vœux dans toutes les courses a certainement été plus animé qu’il l’avait été l’an dernier au Parti libéral du Québec (PLQ). Il est même rare de voir des membres d’un gouvernement se dissocier aussi ouvertement de politiques dont ils étaient solidaires. Mark Carney ne faisait pas partie de celui de Justin Trudeau, mais Christine Fréchette et Bernard Drainville siégeaient au Conseil des ministres depuis trois ans et demi.

Si la course peut paraître interminable, elle n’est pas plus longue que bien d’autres. L’an dernier, il avait fallu 152 jours avant que Pablo Rodriguez soit élu chef du PLQ, alors que la course caquiste en aura duré 83. Il est vrai que cinq candidats se disputaient la succession de Dominique Anglade et que la partie était relativement serrée.

Cette fois-ci, il n’y a jamais eu de suspens. Faute de candidats qui auraient été en mesure de lui livrer une lutte plus chaude, comme Simon Jolin-Barrette ou Sonia LeBel, l’avance de Mme Fréchette a semblé insurmontable dès le départ. Plus encore, il est apparu que le résultat de la course n’aurait aucun effet sur les intentions de vote pour la CAQ. Peu importe qui l’emportera, elle ne sera vraisemblablement pas dans le mix l’automne prochain.

On recommencera à s’intéresser un peu à elle le 12 avril. D’ici là, chaque jour qui passe en est un de perdu.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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