Une majorité, et maintenant?
Fort de sa toute nouvelle majorité, Mark Carney a promis de se montrer magnanime à l’endroit des partis d’opposition, qu’ils aient un contrôle parlementaire ou non. Le premier ministre néophyte a certes une approche politique partisane inédite. Son empressement de la dernière année a cependant fait mentir d’aussi belles paroles à l’occasion. L’indulgence à son égard sera prudente. Souhaitons surtout que Mark Carney, avec trois ans devant lui, seul aux commandes, mette cette impatience d’exécution à bon escient.
La priorité absolue du premier ministre canadien était on ne peut plus claire, dès son premier point de presse à la tête d’un gouvernement majoritaire. Il n’y aura pas de déclenchement d’élections anticipées. Ni de remaniement ministériel d’ici cet été. « On veut gouverner, on veut agir. Il faut avancer. »
Les défis sont titanesques, le programme du gouvernement, ambitieux. Mark Carney n’avait déjà pas de temps à perdre. Les cinq défections de l’opposition vers ses rangs, jumelées aux trois élections partielles ayant ramené aux Communes autant d’élues libérales, lui en accordent toutefois davantage, sans entrave.
Cette latitude évite en outre au premier ministre de s’atteler à un éventail élargi de priorités. « Build, baby, build », scandait-il en campagne électorale il y a un an. Mais qu’en est-il de l’urgence de protéger également ?
Les militants libéraux ont sommé le gouvernement Carney, en congrès la fin de semaine dernière, d’interdire les réseaux sociaux et les robots conversationnels d’intelligence artificielle aux jeunes de moins de 16 ans. L’Australie l’a fait, l’Union européenne et le Royaume-Uni ont légiféré pour encadrer les plateformes, pendant que le Canada s’enlise dans de perpétuelles consultations, paralysé par la quête d’une stratégie complète et globale. Les dérives, bien réelles, n’en sont pourtant plus au stade de simples avertissements. Les libéraux répètent qu’ils se penchent « sérieusement » sur la question, mais demeurent néanmoins aux abonnés absents.
En matière d’environnement, la stratégie de lutte contre les changements climatiques s’est transformée en plan de « compétitivité climatique », tout en cumulant un an de reculs successifs alors que les réductions de GES du Canada stagnaient déjà. L’impérative transition énergétique fut freinée, pour ne pas dire remisée. À peine au volant d’une majorité Mark Carney suspend-il temporairement la taxe d’accise sur l’essence… Si prometteuse soit sa stratégie pour la protection de la nature, cette feuille de route ne suffira pas à elle seule à redorer son blason, de plus en plus immérité, de champion climatique.
Sur la scène internationale, au-delà des grands discours, le gouvernement Carney n’a pas pour autant haussé le ton. Le pilonnage de Gaza ou l’invasion du sud du Liban télégraphiée par Israël ont beau avoir été dénoncés, aucune sanction n’a à ce jour été annoncée. Les inquiétudes entourant l’exportation possible d’armes transitant par les États-Unis vers des zones de conflit n’ont pas non plus été dissipées. Qu’un projet de loi néodémocrate s’y attelant (appuyé par 15 libéraux) ait été jugé mal ficelé ne dispense pas le gouvernement de rehausser la transparence et la surveillance des ventes.
Idem pour sa propre loi sur le travail forcé : des entreprises et même des institutions gouvernementales ne sont toujours pas tenues (trois ans après son adoption) d’assurer qu’elles préviennent ou réduisent le risque que l’approvisionnement de l’étranger soit issu de cet esclavage moderne.
Si ce n’est par préoccupation morale, à tout le moins Mark Carney pourrait-il agir par égard pour son caucus, dont les élus, même sous une tente agrandie, n’ont pas pour autant tous renié leurs positions passées. C’est aussi ça, la rançon de la gloire d’une fragile majorité parlementaire.
Mark Carney scandait en outre, en clôture du congrès libéral, que le Canada « prend à nouveau des risques ». La diversification commerciale à tout vent l’emporte en effet sur la promotion des droits de la personne. L’ambition d’une « superpuissance énergétique » éclipse l’impérieuse lutte contre le changement climatique.
Son gouvernement, désormais majoritaire, étant libéré des préoccupations populaires électorales, la révision de l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique révélera si le premier ministre cède encore un peu plus face à Washington, qui, en visant la gestion de l’offre et la souveraineté culturelle, a le Québec dans sa mire. La mise à jour économique de la fin du mois pourrait par ailleurs dévoiler l’ampleur de l’appétit d’austérité d’un gouvernement qui ne se sentirait plus menotté, et qui espérerait que la prise de décisions dans cette voie serait oubliée d’ici les prochaines élections.
Mark Carney vient de gagner le luxe du temps, face à un chef conservateur, Pierre Poilievre, dangereusement affaibli, à un Nouveau Parti démocratique en complète reconstruction et à un Bloc québécois qui vient de subir, dans Terrebonne, un revers confirmant l’élan indomptable du chef libéral.
C’est du moins l’état des choses pour l’instant. Car la donne politique a le temps de changer. Même avec la tranquillité d’une majorité, Mark Carney ferait mieux de ne pas tarder à en profiter.
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