Un budget à l’encre délébile
Ce dernier budget caquiste ne sera pas le premier qui, sitôt déposé, soit sitôt à risque d’être réécrit, à l’issue d’une campagne électorale qui désignerait un nouveau gouvernement. Le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, qui souhaitait s’inscrire dans l’histoire en présentant son huitième exposé financier aux côtés de François Legault, risque en revanche de se révéler le tout premier à ce poste à soumettre un plan budgétaire intrinsèquement transitoire.
Dans l’attente de l’élection d’un successeur au premier ministre François Legault, dans à peine plus de trois semaines, M. Girard aurait pu s’en tenir au dépôt de crédits provisoires et laisser le soin à Christine Fréchette ou à Bernard Drainville d’apposer leur marque, dès leur entrée en fonction, au budget de l’État québécois et d’en bonifier les portefeuilles de leur choix. Le ministre a toutefois préféré déposer son propre (et possible dernier) énoncé budgétaire annuel en bonne et due forme.
Une question de prévisibilité, à la fois pour l’appareil gouvernemental, les services publics et la société civile, avant la fin de l’année financière, a-t-il affirmé. Cette base de référence budgétaire, sur laquelle ont été consultés les deux aspirants premiers ministres, devrait certes ainsi demeurer inchangée. Pour le reste, le candidat à la chefferie de la Coalition avenir Québec qui sera élu disposera précisément d’une enveloppe discrétionnaire de 250 millions par année (ou 1,3 milliard $ sur cinq ans) pour grossir ultérieurement à sa guise l’enveloppe de dépenses.
Cette prédictibilité, si chère au ministre Girard, se trace en budgétant la réécriture de son exposé financier… Si modeste soit-elle, sur un budget total de dépenses annuelles surpassant les 170 milliards, cette cagnotte explicite néanmoins l’éphémérité de l’exercice.
Lequel s’est certainement avéré « sobre », comme l’avait laissé présager Eric Girard. Pour ne pas dire frugal, le ministre jouant à l’équilibriste en frôlant l’austérité sans jamais la nommer. À peine un saupoudrage de mesures d’aide aux citoyens, accompagné surtout d’une hausse des dépenses de portefeuille tout juste stable (1,6 % cette année et 2,4 % en 2027-2028, contre 4,5 % l’an dernier) et d’emblée insuffisante pour couvrir les coûts des services publics et des infrastructures, de même que les besoins criants qui n’iront qu’en augmentant.
Le retour à l’équilibre budgétaire, pour 2029-2030, paraît tout aussi précaire. Le ministre n’a pas tort de rappeler que le Québec ne fait pas figure de cas unique, l’ère étant également aux déficits dans les autres provinces canadiennes — 13,3 milliards en Colombie-Britannique pour l’année 2026-2027 ; 9,4 milliards en Alberta ; 1,4 milliard au Nouveau-Brunswick ; 7,8 milliards du côté de l’Ontario, selon les prévisions de l’énoncé économique de Queen’s Park de l’automne dernier. Tous plus élevés en pourcentage de leur PIB respectif que le déficit de l’État québécois (8,6 milliards l’an prochain), outre l’Ontario, qui précisera ses prévisions budgétaires jeudi prochain.
Or, en misant, pour rétablir l’équilibre budgétaire du Québec, sur une croissance économique dopée par le maintien de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) et en prédisant ainsi recouvrer, grâce à la fin de l’incertitude économique, 2 milliards d’économies à résorber, le ministre Girard semble faire preuve d’un optimisme frisant l’utopisme…
D’espérer que le président américain, Donald Trump, conviendra de conclure rapidement la renégociation de l’accord de libre-échange avec le Canada, dont les pourparlers n’ont toujours pas officiellement commencé, suggère un discutable excès de confiance. D’escompter, de surcroît, qu’il renoncera aux tarifs douaniers sectoriels dont il raffole autant tend à s’apparenter à de la pensée magique. Sans compter tout autre chaos géopolitique et économique que pourrait semer le belliqueux président.
Le contexte inédit de ce dernier budget Girard aura au moins épargné le Québec du traditionnel énoncé budgétaire électoraliste de fin de règne politique. De même que d’opportunistes mesures fiscales promettant de réduire le prix de l’essence à la pompe. Un geste prématuré, comme l’explique sur toutes les tribunes le ministre Girard ces jours-ci, mais également « incohérent avec nos objectifs de lutte contre les changements climatiques », martelait-il déjà l’an dernier à juste titre. Dommage que ses collègues aspirants chefs caquiste, comme le Parti québécois et le Parti conservateur, s’entêtent tous à faire la sourde oreille.
« La sobriété a bien meilleur goût », lançait en outre le ministre Girard à ceux qui reprendront les cordons de la bourse du gouvernement québécois après les élections. L’état des finances publiques qu’il leur lègue risque de ne leur laisser guère d’autre choix. À moins que les caquistes 2.0, les péquistes ou les libéraux renient ses conseils, à nouveau.
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