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Le couronnement du retranchement

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01.04.2026

Les luttes intestines déchirent d’ordinaire les partis politiques en cours de course à la chefferie, et non dans les minutes qui suivent le couronnement d’un nouveau chef. Au terme d’une campagne au leadership qui s’est déroulée dans l’ombre quasi totale, les néodémocrates auraient certainement préféré que la victoire d’Avi Lewis suscite d’autres réactions dans leurs rangs et, surtout, d’autres manchettes. Or, en faisant le pari de se camper résolument à gauche de la gauche avec M. Lewis, les militants du Nouveau Parti démocratique (NPD) ont préféré l’audace, mais aussi une route qui s’annonce pavée d’obstacles.

Le NPD vivote dans le pire marasme des 30 dernières années de son histoire. À choisir entre le statu quo du pragmatisme et la témérité de l’idéalisme, les néodémocrates ont voulu tenter une renaissance par cette seconde avenue : avec la promesse d’épiceries et d’un fournisseur de télécommunications publics, d’un « New Deal vert » mettant fin à tout nouveau développement d’hydrocarbures ainsi que de l’investissement de l’équivalent de 2 % du produit intérieur brut dans la transition écologique.

Le nouveau chef du NPD se revendique d’un populisme de gauche. Ses partisans, eux, se proclament socialistes. La rupture est nette — le NPD s’était pourtant défait de cette dernière étiquette politique en congrès en 2013 — et sans réserve. Au risque de froisser le tiers de néodémocrates (29 %) qui a appuyé la candidate pragmatique de la course, la députée albertaine Heather McPherson, de même que les factions provinciales du parti qui logent aussi à son enseigne.

Descendant d’une dynastie néodémocrate — son grand-père David Lewis fut chef du parti fédéral, et son père, feu Stephen Lewis, chef du parti ontarien —, Avi Lewis profite d’une forte notoriété au sein de la famille du NPD, est assurément plus déterminé que son prédécesseur Jagmeet Singh (qui errait d’indécision) et s’avère un habile communicateur (en anglais, car le français demeure ardu).

Tous ces attributs n’occultent cependant pas l’ampleur des petites révolutions qu’il propose et qu’il devra convaincre les électeurs progressistes ayant abandonné le NPD d’avaliser. Une tâche colossale à l’ère d’une anxiété généralisée persistante créée par l’instabilité ambiante et rendant l’électorat réfractaire aux risques que lui propose justement Avi Lewis, observe David Coletto, p.-d.g. et sondeur d’Abacus Data. Marteler la prétendue simplicité de ses idées n’en fera pas instantanément des promesses atteignables ou soutenables.

Surtout auprès de ses homologues des provinces de l’Ouest, que les propositions d’Avi Lewis ont indignés — « idéologiques et irréalistes », de l’avis de la cheffe du NPD de la Saskatchewan, Carla Beck ; « pas dans l’intérêt de l’Alberta », selon Naheed Nenshi, qui dirige le parti de cette province. Des idées que le nouveau chef fédéral refuse néanmoins de tempérer, en brandissant au contraire son « mandat fort » (56 % d’appuis).

Non seulement les idées de M. Lewis sont-elles vertement critiquées, mais les ponts sont carrément coupés. Une fissure menaçant de priver le NPD fédéral d’électeurs potentiels, de militants, mais avant tout d’adjoints et de conseillers politiques chevronnés ayant pour leur part l’expérience d’avoir gouverné.

Quant au refus d’Avi Lewis de briguer un siège à court terme, d’autres ont fait de même avant lui, ce qui ne signifie pas pour autant que le chef peut si facilement se passer de la visibilité et du gage de légitimité que lui conférerait le fait d’interroger le premier ministre à la Chambre des communes ou de tenir des points de presse dans l’enceinte du parlement.

Le NPD souffrant non seulement d’une désaffection populaire, mais aussi d’un important déficit de confiance, comme le dévoilent les chiffres d’Abacus, Avi Lewis doit convaincre l’électorat à la foi de sa valeur et, plus fondamentalement, de la crédibilité de son parti. Commencer par remporter une victoire électorale, après deux défaites comme candidat dans Vancouver, en 2021 et en 2025, serait un premier pas.

Parvenir à conserver contre toute attente la circonscription montréalaise de Rosemont–La Petite-Patrie, si Alexandre Boulerice fait bel et bien le saut en politique provinciale, en serait un second. Ou ne serait-ce qu’y attirer une candidature vedette, si Avi Lewis, digne héritier de l’entêtement centralisateur néodémocrate, veut éviter de présider dès son arrivée à l’enterrement de la vague orange au Québec.

Le militant et documentariste devenu chef politique a beau se défendre de ne vouloir se faire que la conscience du Parlement, encore lui faudra-t-il prendre les moyens de susciter l’adhésion à ses idées. Y compris au sein du cercle déjà restreint d’irréductibles fidèles néodémocrates, qui ne sont pas pour autant persuadés.

Pendant que, sous la gouverne de Mark Carney, le recentrage de l’offre libérale grappille dans les talles du Parti conservateur, tout un pan de l’électorat progressiste est de surcroît laissé en plan. Le Bloc québécois l’a bien compris ; pour l’instant, Avi Lewis, quant à lui, ne semble pas pressé de le rallier.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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