Éditorial | La réinvention éclipsée
Il aura fallu plus de trois ans à Pierre Poilievre avant de s’intéresser aux affaires internationales. Ou le choc d’une amère défaite électorale dont il n’arrive toujours pas à se relever, qui l’a contraint à admettre que simplement décrier les « élites mondiales » ne ferait jamais de lui un chef de l’opposition premier ministrable. Il était plus que temps qu’il étaye un tant soit peu sa vision économique et géopolitique. Son excursion européenne de cette semaine n’en aura pas offert trop peu en la matière, mais risque bien en revanche d’avoir été menée trop tard.
Pierre Poilievre vient probablement de prononcer en l’espace d’une semaine davantage de grands discours d’énoncés politiques qu’au cours de toute sa première année à la tête du Parti conservateur du Canada. Après son boudage des ambassades étrangères d’Ottawa, le voilà soudainement en tournée dans les capitales anglaise et allemande, à la rencontre d’élus et de gens d’affaires. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette toute dernière métamorphose s’adresse d’abord et avant tout aux électeurs canadiens.
La réinvention est telle que M. Poilievre multiplie même les entrevues avec des médias traditionnels — y compris la tant calomniée CBC. Le chef conservateur vient de comprendre que s’enfoncer en terrain connu n’élargira pas sa base électorale, et que ceux qui pourraient se laisser séduire n’ont rien à faire de ses slogans et de ses querelles, recherchant plutôt une offre politique crédible et étoffée. Il reviendra à ces électeurs potentiels — et aux troupes de M. Poilievre — de voir si mieux vaut tard que jamais.
Car pendant que le chef conservateur boudait la politique et la scène étrangères, le premier ministre canadien, Mark Carney, lui, occupait le terrain. Et ce, en défendant maints virages économiques que se trouve aujourd’hui contraint de revisiter Pierre Poilievre dans ce premier périple international, malencontreusement éclipsé par la guerre ayant éclaté simultanément au Moyen-Orient. Dès le deuxième jour de ce voyage, l’envoyé spécial de Radio-Canada ne suivait déjà plus le chef conservateur, mais faisait le point sur les tensions géopolitiques entre Londres et Washington.
Une éclipse en outre politique. Alors que le chef conservateur prônait, en Angleterre, un rapprochement du Canada avec ses partenaires anglo-saxons du Commonwealth, M. Carney signait des ententes allant dans ce sens avec l’Australie, à Canberra. Tandis que M. Poilievre proposait de créer une réserve de minéraux critiques réservée aux alliés commerciaux n’imposant pas de droits de douane au Canada, le premier ministre élargissait, toujours en Australie, l’alliance de partenaires d’approvisionnement qu’il a lancée l’an dernier en présidant le G7. Le chef conservateur souhaite accélérer l’approbation et le développement de projets énergétiques ? Mark Carney aussi.
Pierre Poilievre scandait même, dans ses récents discours, que le Canada « ne peut pas contrôler ce que font les présidents d’autres pays », qu’être « maîtres chez nous » passe par un meilleur contrôle de l’économie canadienne, et que les « alliés de confiance » doivent s’unir face au désordre mondial, étant plus forts ensemble « que la somme de leurs parties ». Des phrases récitées de Davos à Sydney, à quelques mots près, par Mark Carney.
Le chef conservateur soulève certes d’importants bémols, la stratégie de diversification commerciale du premier ministre, qui ouvre grand les bras au géant chinois, tout aussi adepte de la coercition économique que les États-Unis, n’étant pas sans risques. Ce qui préoccupera tout autant plusieurs électeurs, ainsi que des libéraux, dont le patron qualifiait lui-même naguère la Chine de « plus grande menace » pour le Canada. Pierre Poilievre se démarque toutefois également par un peu de pensée magique, en prétendant qu’un partenariat canado-américain ou même un pacte automobile sans tarifs seraient encore possibles.
La réplique canadienne à servir à Donald Trump demeure au sommet des préoccupations des Canadiens : 37 % y voient la priorité absolue du gouvernement, selon un sondage d’Abacus. Parmi ceux-ci, seuls 17 % auraient confiance en Pierre Poilievre et voteraient pour son Parti conservateur, contre 55 % pour les libéraux de Mark Carney.
Au sommet de son impopularité depuis qu’il dirige sa formation (60 % d’opinions défavorables, selon Angus Reid), dont trois députés sont partis gonfler les rangs libéraux vers une majorité, Pierre Poilievre devait impérativement corriger le tir. Croiser les doigts pour que Mark Carney ne déclenche pas d’élections printanières, en se contorsionnant pour lui assurer sa collaboration, ne garantira pas sa survie politique.
Il reste à voir, cependant, si les électeurs canadiens et québécois écoutent encore ce que le chef conservateur a à leur offrir. De même que si son ultime métamorphose sera la bonne et si Pierre Poilievre résistera, cette fois-ci, à ce que le naturel ne revienne de nouveau le hanter au galop.
Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.
