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Le Liban, dommage collatéral

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04.03.2026

En lançant une allumette dans la poudrière du Moyen-Orient, non seulement les leaders des États-Unis et d’Israël ont entraîné l’Iran dans un chaos dont on peine à voir l’apaisement, mais avec lui, le peuple libanais trébuche, à nouveau. Une fois de plus, le voilà jeté en pâture aux plus barbares. Le Liban, condamné à porter les guerres des autres et à en payer le prix par le sang, ne compte plus les conflits qu’il a subis en raison des charges menées par le Hezbollah, organisation terroriste proche du régime iranien. Encore occupés à panser les plaies du conflit de 2024 avec Israël, les Libanais entrent à nouveau dans un cycle de violence.

Au petit matin du 3 mars, les habitants de la banlieue sud de Beyrouth ont été réveillés par le souffle d’explosions déchirant le ciel. Au nom de la lutte féroce engagée contre le Hezbollah, l’armée israélienne venait de frapper dans une zone peuplée, faisant des morts, des blessés, des milliers de déplacés. Des familles ont fui en catastrophe, laissant derrière elles ce qui restait de leur vie ravagée par la guerre de 2024. Pour plusieurs, c’était la troisième, la quatrième, la cinquième fois qu’on les forçait à l’exil dans leur propre pays.

Ces frappes suivaient une attaque du Hezbollah contre le nord d’Israël. Il s’agissait d’une riposte à l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de l’Iran. C’est un enchaînement mécanique, presque rituel, que le Liban connaît par cœur, et dont il est toujours la victime.

Attaque suicidaire ? Avec un leadership affaibli dans la foulée de la guerre de 2024, le Hezbollah a affecté une hardiesse dont il ne disposait pas, n’étant plus vraiment en état de guerroyer. Bouclier utilisé par l’Iran pour venger la mort de Khamenei, le Hezbollah a déclenché une guerre qu’il ne pourra pas mener, son arsenal étant considérablement anéanti. Le premier ministre d’Israël, Benjamin Nétanyahou, n’a pas laissé passer l’occasion. En quelques heures, plus de cinquante villages du sud et de l’est du Liban ont été frappés. La banlieue sud de Beyrouth a tremblé sous les bombes. Le bilan des morts et des blessés ne cesse de s’alourdir.

Dans un geste à la force symbolique très puissante, le gouvernement libanais a décidé lundi d’interdire les activités militaires du Hezbollah, une décision sans précédent. « La vérité est qu’on a laissé depuis plus de quarante ans une culture de l’illégalité se développer autour du Hezbollah, écrit l’éditorialiste Élie Fayad dans le quotidien francophone libanais L’Orient-Le Jour. Une culture que l’État libanais et la classe dirigeante n’ont presque jamais cherché à contrer, ou alors timidement. » Il critique par ailleurs la léthargie de la classe politique, dont les décisions sont « insuffisantes ». Il en a ainsi contre le fait d’interdire les activités militaires de la milice chiite tout en gardant intactes les ailes politiques du Hezbollah. « Dans la conscience collective libanaise, affronter le Hezbollah est depuis longtemps assimilé à un jeu dangereux nuisant à la paix civile. Ne rien faire face à la prise d’otage qui dure depuis des décennies l’est davantage aujourd’hui. »

Le Liban n’a pas choisi d’être le théâtre de toutes ces guerres. Voilà une petite nation méditerranéenne de près de six millions d’habitants, déchirée en son sein par dix-huit communautés confessionnelles reconnues, fragilisée par des décennies de paralysie politique, dévastée par une crise économique sans précédent depuis 2019, traumatisée par l’explosion du port de Beyrouth en août 2020. Un pays qui tentait, depuis la trêve de novembre 2024, de se reconstruire, de retrouver une souveraineté longtemps confisquée — et que le Hezbollah vient de précipiter, une fois encore, dans l’abîme. Si cynique soit ce scénario, il est possible d’imaginer un gouvernement libanais espérant l’anéantissement du Hezbollah par les frappes d’Israël, et la libération tant attendue de ce joug.

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Mais il y aura encore des pertes humaines. Les guerres modernes se targuent de cibler des « installations stratégiques », des « centres de commandement », des « infrastructures militaires ». Ce langage est propre, chirurgical, technique. Mais il camoufle un bilan de morts bien réels. Des familles qui dormaient. Des travailleurs en transit. Des badauds foulant des rues résidentielles. Ce sont eux, et eux seuls qui paient la facture d’une guerre décidée en haut lieu.

Ce qui se joue au Liban aujourd’hui, c’est la survie d’un État coincé entre un Hezbollah instrumentalisé par l’Iran et une armée israélienne qui saisit chaque occasion pour affaiblir son ennemi. Entre ces deux tensions, la population civile libanaise semble une variable. Des dommages collatéraux, dans la langue froide et austère des stratèges militaires. Des vies brisées dans la réalité.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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