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Au cimetière des écoles

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04.04.2026

N’y a-t-il pas quelque chose de profondément révélateur dans le fait que c’est le chef cuisinier le plus célèbre du Québec qui sonne l’alarme sur l’état de décrépitude dans lequel sont nos écoles ? Pas un ministre, pas une commission parlementaire, pas un groupe de la société civile. Non, le célèbre Ricardo Larrivée. Avec sa caméra, son équipe de tournage et une certaine obstination, l’animateur et chef s’est mis en tête de comprendre comment diable « on a pu en arriver là ». Son documentaire Écoles sous pression offre la réponse la plus désarmante qui soit : parce qu’on en a décidé ainsi.

Par accumulation silencieuse de budgets insuffisants, de travaux de réfection reportés et de priorités gouvernementales tournées vers autre chose, les écoles primaires et secondaires du Québec sont maintenant plus mal en point que jamais. Leur détérioration est exponentielle, car tout bâtiment subissant une forme de négligence se destine à une destruction s’accélérant avec le temps. Le budget 2026-2027 du gouvernement Legault est venu confirmer, chiffres à l’appui, ce que les enseignants, parents et élèves ressentent dès qu’ils rôdent aux abords de l’école ou en franchissent le pas : nos écoles tombent en ruine.

Le plus récent PAGI (Plan annuel de gestion des investissements publics en infrastructures) révèle que 57 % des écoles primaires et 61 % des écoles secondaires du Québec se trouvent en mauvais ou en très mauvais état. À Montréal seulement, plus des trois quarts des établissements sont touchés par ce délabrement. Remettre l’ensemble de ces bâtiments en bon ordre — avec un âge moyen dépassant aujourd’hui un demi-siècle — représenterait une facture qui excède 8 milliards de dollars, soit cinq fois plus qu’il y a huit ans. Voilà l’étendue d’un déni prolongé.

L’un des mérites du documentaire de Ricardo est qu’il a réussi à faire parler ces murs en tendant le micro à la faune colorée qui les habite. Ce ne fut pas une mince tâche, car il s’est heurté à des refus de la part des centres de services scolaires lorsqu’il a voulu aller voir la situation de ses yeux, ce qui est franchement inacceptable. Les élèves à qui il a parlé racontent en toute franchise que s’ils pouvaient changer une seule chose à leur école, ce serait la chaleur ou le goût de métal dans l’eau des fontaines. Les photos de détérioration des classes et autres locaux qu’on lui a fait parvenir sont à ce point choquantes qu’on peine à croire que des enfants déambulent encore là tous les jours. En sommes-nous vraiment réduits à enseigner dans des immeubles tout près de la chute ?

L’un des cas qui frappent l’imaginaire est celui de l’Académie de Roberval, une école secondaire publique située dans le quartier Villeray, à Montréal. On estimait en 2019 qu’il en coûterait 43 millions de dollars pour rénover cette école, dont la détérioration était si avancée qu’on l’avait condamnée en 2018. Or, un dépassement de coûts a littéralement mené à la suspension du projet. Le déménagement du personnel et des élèves dans une école voisine, présenté comme temporaire, se poursuit, comme se continuent les discussions sur le montage financier du projet de reconstruction. Le site de l’Académie de Roberval est clôturé, avec ses fenêtres et portes placardées, couvertes de graffitis. Ne manque plus qu’une enseigne prévenant le passant intrigué : « Ci-gît notre école. »

On parle beaucoup de déficits de maintien d’actifs et de cotes de vétusté, et très peu de ce que cela signifie, pour un enfant, de passer ses journées dans une école moisie, surchauffée, dont les fenêtres ne s’ouvrent pas, où les toilettes sentent le renfermé et où l’eau n’est pas propre à la consommation. La qualité du milieu physique a un effet direct sur la motivation, la concentration et le bien-être des élèves. En voyant, dans le documentaire, ces écoles lumineuses et formidables imaginées grâce au projet Lab-École, on se surprend à rêver à ce que pourrait vouloir dire un Québec fier de ses bâtiments scolaires. Là-bas, l’architecture a été imaginée pour favoriser l’apprentissage, avec des espaces de collaboration, d’inspirantes cours extérieures, des fenêtres lumineuses et ouvertes sur un horizon.

Les solutions existent. Il s’agit d’abord d’assurer un financement récurrent et prévisible pour l’entretien des bâtiments scolaires, à hauteur de 2 % de la valeur de remplacement chaque année, comme recommandé par les experts. Il s’agirait ensuite, dans un monde idéal, d’adopter une planification pluriannuelle rigoureuse, qui permette aux centres de services scolaires de prévoir les travaux plutôt que de naviguer d’urgence en urgence. La Fédération autonome de l’enseignement a également proposé de mobiliser une partie du Fonds des générations pour soutenir la résorption du déficit de maintien d’actifs scolaires, une piste qui mérite d’être analysée. Offrir autre chose que des écoles délabrées aux enfants du Québec, c’est aussi envoyer le message que l’éducation est un dessein prioritaire.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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