Idées|Ados, médias sociaux et institutions, un amalgame potentiellement mortel Marianne J. T.*
Un soir de novembre, je sens des lignes sur les avant-bras de ma fille. Le choc : ils sont hachurés une cinquantaine de fois, couverts de plaies. Paniquée, je l’emmène aux urgences d’un hôpital pour enfants à Montréal. On décide de l’hospitaliser en pédopsychiatrie. Mon monde s’écroule : j’apprends qu’on ne la garde pas pour l’automutilation, mais pour ses idées suicidaires.
Je n’avais rien vu : ni les coupures ni la détresse. Je repense à son enfance : qu’est-il arrivé à mon enfant heureuse ?
Je cherche des indices dans sa chambre. Je découvre un vieux téléphone caché : elle avait accès à Internet sans restriction depuis des mois. Elle l’utilisait la nuit, semaine après semaine. J’en informe l’équipe de pédopsychiatrie, mais on ne s’y attarde pas.
Après une semaine, ma fille retourne à la maison. On ne nous donne aucune recommandation pour la suite. Je propose de mettre sous clé les objets tranchants, on me dit que c’est une bonne idée. L’encadrement du téléphone n’est même pas mentionné. On me dit qu’une demande a été envoyée au CLSC pour un suivi.
Sans nouvelles du CLSC, j’appelle l’hôpital et on me donne un rendez-vous. Ma fille semble encore avoir des idées suicidaires, mais il n’y a pas de place en pédopsychiatrie ; on nous envoie aux urgences. Une travailleuse sociale évalue ma fille et nous dit qu’ils vont sûrement la garder, mais que le psychiatre doit confirmer. Quand il arrive, il demande : « Vas-tu te tuer ce soir ? » Elle répond non. « Quels sont tes plans demain ? » Elle dit qu’il y a une fête de Noël à l’école, et qu’on va chercher un chaton. Il conclut : « Parfait, promets-moi de ne pas te tuer ce soir. Vous pouvez partir. » Après avoir passé une journée entière aux urgences, nous quittons, stupéfaites.
Toujours sans nouvelles du CLSC, je cherche un psychologue au privé. Je contacte une douzaine de cliniques : les psychologues pour enfants, à 250 $ l’heure, n’ont plus de disponibilités, et les listes d’attente sont fermées. Je trouve enfin une travailleuse sociale spécialisée au privé.
Pendant e temps, je cherche à comprendre. Je ne suis pas un parent parfait, mais ma fille a pourtant une belle vie : stabilité, famille, amis et amour. Je consulte ma psychologue en Argentine pour comprendre. Elle me dit : tout cela vient du téléphone.
Après les fêtes, à 2 h du matin, on sonne chez moi. Les parents d’une amie à ma fille se précipitent dans sa chambre. Elle a pris une vingtaine de pilules et publié une vidéo d’adieu sur TikTok. Ma fille a franchi une étape inimaginable, je plonge dans le désespoir. Retour aux urgences. Elle est hospitalisée une deuxième fois.
Je fouille son téléphone et, malgré les restrictions, TikTok était installé. Dans son historique, je découvre des vidéos qui me glacent le sang : elles encouragent l’automutilation, banalisent et idéalisent le suicide, poussent les troubles alimentaires. Sur ChatGPT, elle analyse son visage et cherche à l’amincir, alors qu’elle est mince.
Je me documente : le livre Génération anxieuse, de Jonathan Haidt. L’Australie restreint l’accès aux médias sociaux aux moins de 16 ans. Il est évident que depuis l’arrivée des téléphones intelligents, il y a une hausse marquée d’anxiété, de dépression, de trouble alimentaire, d’automutilation et de suicide chez les jeunes.
Je retourne voir l’équipe en pédopsychiatrie et explique que je vais retirer le téléphone à ma fille. Après deux hospitalisations, voici la seule recommandation : ils ne recommandent pas d’enlever le téléphone et ne donnent aucune explication ni aucun encadrement.
J’ai pris la décision de retirer le téléphone intelligent à ma fille ; elle a maintenant un téléphone à boutons, un dispositif de repérage Bluetooth et un accès limité à Internet. Depuis, elle dort mieux et se sent mieux. Sa thérapeute fait le même constat. Je suis convaincue que si j’avais retiré le téléphone après la première hospitalisation, la seconde n’aurait pas eu lieu. Aujourd’hui, des mois plus tard, j’attends toujours un suivi du CLSC.
Comment est-ce possible que l’équipe de pédopsychiatrie ne m’ait pas mis en garde contre l’usage du téléphone ? Sont-ils aveugles des effets de ces outils sur la santé mentale de nos jeunes ? Est-ce normal qu’au Québec, ce soit ma thérapeute d’Amérique du Sud qui me parle des dangers du téléphone ?
Partout ailleurs, les gouvernements commencent à agir : différents pays d’Europe cherchent à implémenter des restrictions aux réseaux sociaux. Aux États-Unis, il y a eu des poursuites judiciaires sans précédent contre Meta et YouTube. Au Québec et au Canada, que font nos professionnels, nos services et notre gouvernement pour prévenir la détresse et le suicide chez nos jeunes ?
Nous ne pouvons pas laisser les parents seuls à eux-mêmes concernant cette responsabilité. Il faut un changement dans notre offre de services et dans l’encadrement des médias sociaux afin de protéger nos jeunes et accompagner les familles. Si rien ne change, l’avenir de nos jeunes est en danger. Il est urgent d’agir avant qu’il ne soit trop tard.
Besoin d’aide ? N’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées en accueillant autant les analyses et commentaires de ses lecteurs que ceux de penseurs et experts d’ici et d’ailleurs. Envie d’y prendre part? Soumettez votre texte à l’adresse opinion@ledevoir.com. Juste envie d’en lire plus? Abonnez-vous à notre Courrier des idées.
