L’erreur de Saint-Denys Garneau
La figure du poète maudit m’agace. Je lui reconnais, bien sûr, une part de vérité. Comment nier, en effet, que des poètes, parmi les plus grands, comme Rimbaud, Verlaine, Baudelaire et Nelligan, ont été incompris et que cela leur a valu des vies de misère ? Ce statut de pestiféré, pour la postérité, a contribué à leur gloire, mais a eu un effet pervers en mettant dans les esprits l’idée qu’un vrai poète est presque nécessairement maudit, ou à tout le moins un peu bizarre.
J’ai été, dans ma jeunesse poétique, fasciné et inspiré par cette figure. Ces sombres et brillants écrivains m’attiraient, et je voulais les imiter. Pourtant, ma nature joyeuse et optimiste me retenait d’aller jusqu’au bout. Je voulais être comme Nelligan, mais sans la folie, sans la détresse. Était-il possible d’être un poète véritable, original, tout en étant heureux ?
Je dois à ma lecture de l’œuvre de Jean-Paul Daoust dans un cours de Bernard Pozier, et à mes rencontres occasionnelles avec l’homme derrière l’écrivain, une issue favorable à ma question. Daoust, qui vient d’avoir 80 ans, est un poète audacieux, maître des codes contre-culturels, capable à la fois de gravité et de légèreté, mais c’est aussi un homme généreux, animé par une contagieuse envie de vivre. J’avais 18 ans quand je l’ai lu pour la première fois. J’ai compris qu’on pouvait être, malgré tout, un poète heureux.
J’ai cherché ensuite, dans notre tradition littéraire, d’autres modèles du genre. Je voulais trouver un remplaçant à Nelligan, absolument splendide, mais trop triste. J’ai cru y arriver en plongeant dans Saint-Denys Garneau. Le trouble n’est pas absent dans sa poésie — « Je marche à côté d’une joie / D’une joie qui n’est pas à moi » —, mais le « rythme vif et léger » de ses vers, selon les mots de Gilles Marcotte, donne à l’ensemble un élan qui porte vers le haut au lieu d’écraser.
Je ne veux pas d’une poésie mièvre, mais d’une poésie à la fois profonde, qui ne craint pas les grandes questions, et vivificatrice. J’avais donc, parmi nos classiques, trouvé mon homme, d’autant plus que je savais que mon village natal, Saint-Gabriel-de-Brandon, où se trouvait la maison de son ami André Laurendeau, avait inspiré à Garneau certaines méditations.
Or, quand je lis Proses choisies (Boréal, 2026, 208 pages), une anthologie de textes choisis par Michel Biron et Thomas Mainguy dans le journal et la correspondance du poète, je déchante. Non pas parce que les proses en question sont mauvaises — elles sont, au contraire, captivantes et relevées —, mais parce que le désespoir finit par y gagner la partie.
Profondément catholique et amoureux de la nature dans laquelle il lit « la pensée de Dieu », Saint-Denys Garneau, explique Michel Biron, est animé par une « exigence d’authenticité et de sincérité » extrême, par le désir d’« accorder sa vie extérieure à sa vie intérieure ». En 1934 — il a alors 21 ans —, il écrit à son ami Jean Le Moyne que son but, dans la vie, est de « [se] réaliser dans l’art », de « créer de la beauté ».
Déjà, dans cet autoportrait, le jeune poète ne se fait pas d’illusion sur lui-même. Il se décrit comme un esprit peu pratique, doté d’un certain talent dans le domaine spéculatif, physiquement fragile, inconstant en amitié et au travail, mais déterminé à agir en artiste.
« Non pas faire des chefs-d’œuvre ; je connais mes limites, note-t-il, mais me réaliser à la limite de mon possible, être un de ceux qui agissent vers la beauté, être un facteur de formation pour le goût, ici, et un facteur d’élévation dans la solidarité du monde. »
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En 1935, il écrit à Anne Hébert, sa cousine éloignée, qu’il « continue à chercher [son] cœur en vers ». Le programme est beau, noble et stimulant. Le poète, dit Saint-Denys Garneau à André Laurendeau, « a vocation de reconnaître la beauté à travers la création, le reflet de la Beauté de Dieu, la voix de Dieu, son timbre […] dans toutes ces choses qui par elles-mêmes n’ont pas de voix ».
Rapidement, toutefois, l’élan se brise. Sans qu’on sache trop pourquoi, le poète se met à se déprécier. Il se dit déçu de lui-même, de son œuvre — « c’est assez inégal ; il y a souvent des mollesses » — évoque de plus en plus son « malaise parmi les êtres humains », souffre du syndrome de l’imposteur et se déclare indigne d’être poète.
Saint-Denys Garneau n’est pas un poète maudit par une société qui le comprend mal ; il se maudit lui-même, au nom d’un idéal artistique et spirituel inaccessible, et abandonne tout, œuvre et amis.
Je me permettrai de dire qu’il a eu tort. Je reste donc, malgré lui, « porté par la danse de ces pas de joie » que je trouve dans son œuvre laissée en plan et dans celle de Daoust, dont le dernier titre, Escalader la lumière (Poètes de Brousse, 2026), exprime avec force le désir d’ensoleiller le monde.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
