Idées | Ce qui devrait nous être intolérable
Le Québec compte maintenant plus de 80 femmes tuées par un conjoint ou un ex-conjoint depuis 2020. Mercredi dernier, Hiba Elrhazi a été assassinée par son partenaire, dans son appartement situé au centre-ville de Montréal. Son nom s’ajoute à ceux de Tadjan’ah Desir, Mary Tukalak Iqiquq, Susana Rocha Cruz, Véronique Champagne, Marie-Kate Ottawa, Sonia Maricela Gonzalez Vasquez, Danielle Lascelles et Katerine Alejandra Mejia Salinas. Neuf féminicides depuis janvier.
Ce que j’ai appris en travaillant auprès des femmes qui vivent de la violence conjugale, et ce que les études confirment sans exception, c’est que cette violence ne s’arrête pas d’elle-même. Elle progresse et, à son extrémité la plus fatale, elle tue. La mort d’Hiba Elrhazi n’était pas un accident. Elle était prévisible. Avant un féminicide, il existe presque toujours des signes précurseurs. On les retrouve souvent après, dans les enquêtes, les témoignages et les rapports de coroner.
Les recherches de Lapierre, Côté et Frenette, parues en 2025, documentent avec précision les mécanismes à travers lesquels la violence conjugale progresse. C’est un continuum fait de contrôle, d’isolement, de surveillance, d’emprise économique et psychologique, bien avant qu’un seul coup ne soit porté. Ce contrôle coercitif produit un isolement progressif. À force d’être coupée de ses proches, de ses ressources, de sa propre lecture de la réalité, une femme se retrouve sans filet, précisément au moment où elle en a le plus besoin.
Parce que cette violence commence généralement loin du spectaculaire, elle échappe encore à la sécurité publique conçue pour intervenir seulement lorsque le danger devient indéniable, c’est-à-dire trop tard. Et dans ces brèches, à presque chaque étape, l’homme violent bénéficie d’une présomption que la femme n’a pas. Elle doit démontrer qu’elle est en danger. Lui n’a souvent qu’à attendre.
Puis, une femme qui cherche à partir se retrouve face à un autre obstacle. Quitter un conjoint violent, ce n’est pas seulement quitter un homme. C’est quitter un logement, une stabilité financière, parfois ses enfants, parfois un statut migratoire qui la rendait déjà vulnérable avant même que la violence ne commence. Or les maisons d’hébergement débordent. Les ressources manquent. Partir dans ces conditions, c’est rarement une sortie de secours. C’est souvent une chute dans le vide.
Mais aucune ressource ne suffira si nous ne nous attaquons pas à ce qui produit cette violence en amont. La sociologue Raewyn Connell a conceptualisé la masculinité hégémonique, soit ce modèle culturellement dominant qui structure les rapports de genre en associant l’identité masculine à l’autorité et à la domination. Ce modèle ne tombe pas du ciel. Il se construit et se reproduit dans les normes que nous valorisons, dans les comportements que nous tolérons, dans tout ce que nous laissons passer sans nommer.
C’est ce modèle qui apprend à certains hommes que l’amour se mérite par la force et se garde par le contrôle. Ce qu’on aurait dû leur apprendre, c’est que l’amour ne se prouve pas par la surveillance, qu’il ne se garde pas par la peur, qu’il ne se mesure pas à la dépendance qu’on crée chez l’autre. Que voir partir quelqu’un qu’on aime fait mal, mais que cette douleur n’autorise rien.
Nous savons que les ressources manquent, que le système judiciaire sous-évalue le danger, que la prévention reste insuffisante. Ces morts étaient prévisibles. Les prochaines le sont aussi. Tant que les féminicides ne seront pas reconnus comme un problème de santé publique, tant que nous n’investirons pas massivement dans la prévention, les ressources d’hébergement et un système judiciaire à la hauteur, rien ne changera vraiment. C’est aussi cela qui devrait nous être insupportable.
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