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Montréal, Ville Marie-Madeleine?

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04.04.2026

Le congé pascal me semble idéal pour les actes de foi. Et je prends aujourd’hui le risque de froisser certains de mes amis historiens en vous entraînant, chers lecteurs, dans les corridors clairs-obscurs des sociétés secrètes ayant agi à l’aube de notre vie montréalaise.

Il est établi que Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance étaient liés à la Société du Saint-Sacrement, un réseau secret influent au point de mécontenter la royauté française, qui obligera sa dissolution. La fondation de Montréal est considérée comme un des grands succès de cette société, qui crée à cette fin un paravent : la Société Notre-Dame. Que Maisonneuve et Mance aient été chrétiens ne fait pas de doute. Mais quelle sorte de chrétiens ? Tout est là. L’auteur Paul Falardeau a publié en 2002 un ouvrage non universitaire qui puise dans le stock mi-historique mi-ésotérique qui va des Templiers aux francs-maçons en passant par la Société du Saint-Sacrement : Sociétés secrètes en Nouvelle-France (Louise Courteau).

Toutes dévouées au Dieu chrétien, ces sociétés avaient pris une distance avec le Vatican et ses dogmes sur plusieurs points. D’abord, elles valorisaient la science, la raison et l’humanisme plutôt que l’intransigeance et les excommunications. Elles souhaitaient créer une société idéale, parfois nommée « Arcadie ». C’est l’une des deux origines présumées du mot « Acadie », l’autre voulant que le nom découle d’une expression micmaque. Maisonneuve et Mance avaient pour mission de créer l’une de ces sociétés idéales à Ville-Marie.

L’autre élément distinctif concerne la place de la femme, incarnée par le personnage de Marie-Madeleine. Tout un courant dissident croit que celle-ci était l’épouse ou la concubine de Jésus-Christ. Pendant des siècles, le Vatican l’a présentée comme une fille de joie, alors qu’on peut déduire des évangiles qu’elle venait d’une famille aisée. Selon un récit qui n’émerge qu’au Moyen Âge, Marie-Madeleine, fuyant la persécution, se serait réfugiée en Provence avec sa fille — et celle de Jésus —, Sarah. La véracité historique du récit est aussi trouble que pour le reste du mythe chrétien. L’important est que la croyance en Marie-Madeleine structure une partie de la pensée chrétienne dissidente, plus ouverte à la place de la femme.

Pour Falardeau et toute une littérature semblable, les chrétiens dévoués à Marie-Madeleine ont développé un « double langage » pour exprimer leur dissidence sans s’exposer à la réprobation. Ainsi le terme « Notre-Dame » est volontairement vague, et peut désigner à la fois la mère de Jésus ou son épouse. Il en serait de même de Ville-Marie. Rien dans les textes de la fondation de Montréal ne nous permet de trancher. Mais cela est vu comme une ambiguïté volontaire.

Puis, il y a les vierges noires. Leur origine remonterait jusqu’à la divinité égyptienne Isis, mais on les trouve beaucoup en Provence. Les fervents de Marie-Madeleine affirment qu’elles la symbolisent (ou Sarah, sa fille). Or, il se trouve qu’un membre de la Société du Saint-Sacrement remet une petite vierge noire à Jeanne Mance, qu’elle dépose dans la chapelle du Bon-Secours. L’édifice est rasé par le feu. La vierge, pourtant en bois, survit. On la retrouve ensuite intacte dans les cendres d’un second incendie. Elle est toujours parmi nous, au musée Marguerite-Bourgeoys, dans le Vieux-Montréal.

Bas-Cana-da-Vinci-Code

Tout serait codé, donc. Y compris le livre de Paul Falardeau. Car si on le suit dans toutes les coïncidences et l’enchevêtrement des récits, il nous pousse à penser — sans l’exprimer clairement — que Ville-Marie devait être un des lieux où la descendance de Jésus et Marie-Madeleine aurait pu prendre refuge. La démographie nous indique que si Sarah, vers l’an 70, avait eu deux enfants, la lignée serait aujourd’hui répandue dans tout le monde occidental. Mais la légende s’intéresse à la lignée principale, royale (car Jésus est un descendant du roi David). Chaque fois, la fille ou le fils aînés, on le présume, auraient été protégés à travers les siècles.

Oui, on est ici en plein Bas-Cana-da-Vinci-Code. Mais je vous avais avertis que je vous invitais à un acte de foi.

De même, toutes ces sociétés secrètes étant des descendantes des Templiers, pourquoi ne pas se demander si le grand secret de la mère de toutes les sociétés secrètes ne trouve pas aussi un aboutissement à Ville-Marie ? La légende veut que les Templiers aient découvert à Jérusalem l’Arche d’alliance, le coffret en or massif contenant les Tables de la Loi dictées à Moïse par Dieu, ainsi peut-être que le saint Graal, la coupe (le calice) dont s’est servi Jésus lors de la Cène. Si ces trésors ont été légués jusqu’à la Société Notre-Dame, Ville-Marie n’aurait-elle pas été un lieu sûr, loin de l’Europe et du Vatican, pour les garder au secret, sous la garde bienveillante des descendants de Jésus et de Marie-Madeleine ?

Finalement, il y a le nom « Montréal ». Simple déformation phonétique de « mont Royal », notre montagne ainsi désignée par Jacques Cartier ? Croyez-le si vous aimez les explications terre à terre. Mais sachez que les villes nommées Montréal dans l’Aude, en Ariège, dans la Drôme et en Sicile étaient toutes liées aux Templiers, aux cathares et autres chrétiens déviants.

Faites-en ce que vous voulez. Mais, moi, cela me met de bonne humeur de songer que Montréal aurait été fondée par des résistants à l’orthodoxie, qui pensaient que les femmes avaient une place centrale dans l’histoire et qui voulaient ériger ici une ville de lumière, célébrant à la fois le sacré et la raison.

Et si un peu du sang de Marie-Madeleine et de son copain Jésus coulait dans nos veines, mêlé à un savant cocktail d’Autochtones et de coureurs des bois, cela expliquerait notre résistance aux longs hivers. Ça, et aller cueillir dimanche, dans un ruisseau avant le lever du soleil en tenant son écuelle à contre-courant, l’eau miraculeuse de Pâques.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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