Déreconstruire
Il tient dans les mains. Un bol cassé dont les morceaux ont été recollés par des veines d’or. La technique a un nom, kintsugi, et une règle que l’Occident a mis des siècles à entendre : pour réparer la cassure, on la dore. L’objet brisé tend ainsi sa fêlure vers des paumes futures. Chaque fois que je prends ce bol imaginaire, je me dis que nous sommes exactement là : un monde en morceaux dans les mains, et deux gestes qui doivent être revus.
Le premier : déconstruire. Ce geste fut absolument nécessaire. Il fut même, pendant un demi-siècle, la définition de la lucidité. Mais un geste critique qui triomphe devient une habitude, une habitude devient une tradition et une tradition peut devenir un dogme.
La déconstruction, née pour ébranler les orthodoxies, est parfois devenue la nôtre. Mais pendant que dehors les ruines s’accumulent — écologiques, démocratiques, intimes —, la question aujourd’hui semble moins être « Qu’est-ce qui est encore à défaire ? », mais plutôt « Comment fait-on pour vivre dans ce qui est défait ? ».
Le second geste guette alors, et il est plus dangereux encore : restaurer. C’est la grande tentation de notre époque, et elle porte plusieurs costumes : la nostalgie des formes anciennes dans nos arts, la nostalgie des ordres anciens dans nos parlements, la promesse — toujours criée, jamais tenue — d’une grandeur retrouvée. Car la restauration ment. Elle ment sur l’objet, dont elle maquille l’histoire, et elle ment sur nous, qu’elle invite à désapprendre ce que la casse nous a appris.
Nous ne pouvons plus simplement........
