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Cuba, une occasion manquée

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17.03.2026

Le régime cubain est au bord de l’abîme depuis le renversement du président Maduro, au Venezuela. Déjà ciblée par un blocus sur le pétrole qui a mis l’industrie touristique à genoux, Cuba est maintenant dans le noir, résultat d’une panne électrique généralisée. Le président des États-Unis, Donald Trump, ne peut s’empêcher de se pavaner. Il aura bientôt l’honneur de prendre Cuba, dit-il. Il pourra en faire ce qu’il veut.

Ce n’est pas la première fois qu’on prédit la chute du régime communiste, soumis à un embargo américain depuis 1962. Historiquement, la dictature a chuté pour mieux se relever, au risque de réprimer davantage les libertés civiles, et au péril de sa stabilité économique. Au gré des décennies de déception, c’est la population civile qui a perdu au change, le romantisme révolutionnaire ayant été remplacé par le despotisme le plus banal. Le peuple cubain a fait les frais du castrisme et de l’intransigeance américaine, en dépit des espoirs de détente sous Obama. Il subit maintenant le trumpisme.

De passage devant la Commission des affaires étrangères de la Chambre des communes en février, l’ambassadeur cubain au Canada, Rodrigo Malmierca Díaz, y est allé d’une déclaration percutante. « La punition collective de toute une nation est un crime injustifiable », a-t-il dit. La capture par les États-Unis du président vénézuélien, Nicolás Maduro, a eu des effets immédiats sur la stabilité de Cuba. Privé de son principal partenaire d’importation du pétrole, le pays est asphyxié par le blocus américain. Son économie, déjà exsangue depuis 2020, croule en accéléré, pour ne pas dire qu’elle implose.

À cet égard, le président Trump n’agit pas différemment de ses prédécesseurs, qui ont brandi l’arme du blocus économique pour faire plier la dictature communiste, sans obtenir les résultats espérés. Son coup de poker au Venezuela lui permettra peut-être de rafler la mise à Cuba, au risque de mettre à mal la société civile, qui évolue en mode survie. Cuba dans le noir, Cuba sans pétrole, c’est la distribution alimentaire, la santé publique, les transports et l’éducation qui en souffrent. L’ambassadeur Díaz vise juste en affirmant que le blocus est un moyen de créer une crise humanitaire de toutes pièces, susceptible de mener à un changement de régime.

Au Venezuela, en Iran ou à Cuba, c’est la même forme de pensée magique érigée en politique étrangère. Enlever un dirigeant, bombarder un pays, paralyser son économie, c’est prendre à la légère les défis qu’implique un changement de régime. Dans ces trois cas de figure, le président Trump espère la capitulation instantanée des despotes, le soulèvement de la société civile, des fleurs, des remerciements. Et pourquoi pas un prix Nobel de la paix ?

Ce faisant, Washington néglige l’importance de l’après, comme ce fut le cas en Afghanistan ou en Irak, d’ailleurs. Dans le tourbillon des bouleversements à Cuba, qui occupera l’espace politique si le régime de Miguel Díaz-Canel finit par tomber ? Qui se portera au chevet de la reconstruction de Cuba, et à quel prix ? Qui nettoiera l’écurie de ses indésirables communistes ? Et comment gagnera-t-on l’assentiment des Cubains, ballottés entre les espoirs trahis de la révolution et la crainte d’un retour de l’impérialisme cupide et revanchard ?

S’il y a un chemin possible vers l’émancipation de Cuba, il passe par une autre avenue que celle privilégiée par le gouvernement Trump. L’unilatéralisme par la force finira par desservir la cause des États-Unis, alors qu’ils pourraient compter sur l’appui de partenaires de choix, comme le Mexique, le Canada, l’Espagne, l’Allemagne et d’autres pays européens qui ont développé des liens économiques avec Cuba. Ce n’est pas dans l’ADN de Trump, qui préfère bousculer, prendre sans demander et imposer un nouvel ordre mondial basé sur la force brute au lieu de la coopération entre les nations. C’est une perspective affolante eu égard à ses ambitions continentales au Panama, au Groenland et au Canada.

Dans l’immédiat, l’espoir est au rendez-vous. Des négociations sont en cours entre Washington et La Havane. Le régime de Díaz-Canel a annoncé que la diaspora cubaine pourra investir dans des entreprises du pays. Le régime se dit prêt à développer des relations commerciales fluides avec les entreprises américaines. Tout cela ne devrait pas faire oublier que l’ouverture récente de Cuba à l’économie de marché, il y a cinq ans, a généré des succès nuancés dans un système politique encore caractérisé par la planification centrale et le monopartisme. Qui plus est, que vaut la parole d’un régime répressif ?

Le gouvernement Díaz-Canel a certainement atteint un point de non-retour. La pression diplomatique et économique de Washington entraînera peut-être un changement de régime souhaitable, mais ce sera au coût d’une occasion manquée.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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