menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Le blues du businessman

6 0
26.03.2026

À la lecture de la lettre ouverte d’Alain Simard, intitulée « Cri du cœur du fondateur des grands festivals montréalais⁠1 » publiée le 2 mars dernier, j’ai senti l’importance de prendre un moment pour répondre à ce qui me semble être un blues : un texte qui parle d’attachement à la culture, de fierté pour ce qui a été bâti… mais aussi d’inquiétude face à ce que l’avenir nous réserve.

D’entrée de jeu, je tiens à reconnaître la contribution majeure de M. Simard à la vie culturelle québécoise. Par son travail avec Spectra et la création de plusieurs grands festivals, il a participé à façonner Montréal comme une métropole culturelle vibrante, reconnue bien au-delà de nos frontières. Comme la culture se construit dans le dialogue et la nuance et puisque je suis touché de constater que l’apport des festivals de Spectra semble aujourd’hui devenir un bouclier pour protéger la conscience d’une multinationale américaine ; il me semble important d’apporter certains éclaircissements et de rappeler quelques faits pour éviter de se laisser emporter par la nostalgie.

En effet, en 2013, Spectra a été vendue à evenko (Groupe CH) pour une somme estimée entre 30 et 50 millions de dollars2. Puis, en 2019, le géant américain Live Nation a acquis 49 % d’evenko3. Par conséquent, aujourd’hui, l’entreprise Spectra telle qu’elle existait jadis n’existe plus. Son ADN n’a pas pu suivre : ses activités sont désormais intégrées à une structure dont une part importante appartient à un acteur américain majeur de l’industrie du spectacle : Live Nation.

Certes, M. Simard souligne que les festivals comme les Francofolies de Montréal, le Festival international de jazz de Montréal et Montréal en lumière sont légalement constitués en organismes à but non lucratif.

N’en déplaise à certains, ces festivals contribuent aujourd’hui au développement de l’entreprise Live Nation via l’octroi de contrats de gestion, de locations de salles ainsi que par la mise en valeur d’artistes représentés par son agence. Autant d’éléments qui ont permis de bâtir un écosystème économique florissant autour d’une entreprise américaine et lucrative.

Par ailleurs, plusieurs membres de la direction du Groupe CH siègent aux conseils d’administration de ces OBNL.

Live Nation profite d’une intégration verticale puissante, un modèle qui favorise la concentration du pouvoir surtout en région urbaine. Dans certains cas, cette concentration se traduit même par des clauses d’exclusivité imposées aux artistes. Un artiste québécois programmé dans un grand festival peut se voir interdire d’annoncer ou de présenter un spectacle dans un festival de banlieue ou dans une autre salle de la région métropolitaine pendant une période donnée. Ces pratiques pénalisent à la fois les artistes et les diffuseurs indépendants, sur qui reposent la richesse et la vitalité artistique des quartiers ainsi que l’attractivité touristique de ceux-ci.

Par exemple, la question de la billetterie dans les évènements d’evenko illustre bien cette concentration du pouvoir. Les salles associées au groupe utilisent la plateforme Ticketmaster, appartenant à Live Nation. Elle affiche des marges bénéficiaires très élevées, impose des frais de service importants puis boucle le tout avec une tarification dynamique, qui contribue à faire augmenter en direct et significativement le prix des billets selon la demande. Une façon stratégique de prendre la plus grosse bouchée possible dans le budget culture du spectateur.

Ne tuons pas la beauté du monde

Contrairement à ce que laisse entendre Alain Simard dans son cri du cœur, le REFRAIN ne souhaite pas que le gouvernement cesse de soutenir les volets gratuits des grands festivals. Là où il appelle à réfléchir collectivement, c’est sur l’équilibre et la légitimité du soutien public aux grands festivals gratuits, aux grands évènements lucratifs et aux festivals indépendants. D’ailleurs les diffuseurs indépendants jouent un rôle essentiel dans l’écosystème culturel, souvent avec des moyens tellement modestes que certains peinent à survivre.

Le moment est critique. Il faut rééquilibrer l’attribution des subventions et modifier la législation pour encadrer plus strictement l’utilisation des fonds remis aux OBNL, afin qu’ils profitent directement à l’économie et à l’écosystème culturel local.

Les festivals régionaux artistiques indépendants sont nos pépinières culturelles : ce sont eux qui font germer les artistes de demain, ces mêmes artistes que l’on retrouve quelques années plus tard sur les scènes des plus grands festivals. Si on les sous-finance, c’est tout l’écosystème culturel qui s’étiole. Les grands festivals ont besoin de l’influence des plus petits.

Et si tout le monde en même temps

Je comprends la fierté et la nostalgie que M. Simard peut ressentir pour les festivals qu’il a contribué à bâtir. Les festivals de Spectra n’ont pas choisi de se retrouver sous une influence américaine. C’est le résultat d’un enchaînement de circonstances, et je le reconnais. Dans l’emprise que Live Nation a au Québec, les festivals de Spectra font partie des rares acteurs qui peuvent encore défendre une certaine intégrité culturelle.

Pourquoi ? Parce qu’au fond, on vient de la même place. Les festivals indépendants comme ceux de Spectra sont nés d’une même passion : faire rayonner notre culture, ici, avec nos artistes, pour notre monde. Mais le contexte a changé. Les structures de propriété et les logiques de marché ne sont plus les mêmes. Et ça soulève aujourd’hui des questions bien réelles sur l’avenir de cette autonomie culturelle et économique.

La question que nous devons nous poser collectivement et maintenant est : comment rééquilibrer la distribution de nos fonds publics pour que le Québec cesse de contribuer à ne plus être maître chez nous ?


© La Presse