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Notre regard est un champ de ruines

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14.04.2026

Nada Khedidem réfléchit à la censure la plus efficace, celle de l’indifférence à des situations humanitaires sur lesquelles se posent rarement les projecteurs.

Le 28 février 2026, une école de Minab, en Iran, a été bombardée. Cent soixante-huit personnes y sont mortes, dont une majorité d’enfants. Les autorités iraniennes ont montré les décombres aux journalistes convoqués, mais hors des sentiers balisés, l’accès était interdit, l’internet coupé¹.

À la même heure, ailleurs, les algorithmes montraient autre chose.

Cette asymétrie, cette mécanique qui décide pour nous de ce qui mérite d’être vu, devrait nous inquiéter. Car nos écrans ne sont pas des fenêtres sur le monde. Ce sont des projecteurs. Et tout projecteur, par nature, fabrique de l’ombre.

Pendant que nous regardions (avec raison) les écoles de Gaza se vider, pendant que nous comptions les morts de Nousseirat, de Jabaliya, de Rafah, ailleurs d’autres écoles brûlaient dans l’indifférence générale.

Le 11 mars, à Gaza, un immeuble a brûlé. Rien d’exceptionnel, diront certains. Mais celui-ci a embrasé, en tombant, des tentes de déplacés installées à côté. Quatre jours plus tard, une tempête de sable a recouvert la bande de Gaza.

Mercredi 8 avril 2026, l’armée israélienne a lancé ses frappes les plus puissantes au Liban, tuant plus de 250 personnes et en blessant plus de 1100, selon la protection civile libanaise. « Ce ne sont pas des frappes ciblées », a témoigné la Dre Tania Baban, directrice de MedGlobal au Liban. « J’ai encore les oreilles qui sifflent », a-t-elle dit².

Pendant ce temps au Darfour

Mais pendant ce temps, à El Fasher, au Darfour, l’histoire bégayait. En octobre 2025, après 500 jours de siège, les milices janjawids qui, il y a 20 ans, semaient la terreur dans les communautés non arabes, ont pris la ville. Des femmes violées, des survivants enterrés vifs. L’ONU parle de « signes distinctifs d’un génocide ⁠3 ». Combien d’entre nous ont retenu le nom d’El Fasher ?

Combien savent qu’au Kordofan, les drones continuent de frapper des marchés et hôpitaux ? Que 30 millions de Soudanaises et de Soudanais (trois fois la population du Québec) n’attendent plus qu’un répit qui ne vient pas ? Que c’est officiellement « la pire crise humanitaire au monde ⁠4 » ?

Au Burkina Faso, le terrorisme a fait plus de morts qu’ailleurs, l’insécurité ronge 80 % du territoire, mais le régime a muselé les journalistes. Sur les réseaux, l’IA montre un président héros aux côtés de stars qui ne le connaissent pas. La réalité devient une option.

Dans l’est de la République démocratique du Congo, les combats font rage. Le M23, soutenu par le Rwanda, avance, recule, avance encore. Des drones kamikazes frappent Kisangani, des violations du cessez-le-feu sont dénoncées chaque semaine.

Je ne dis pas cela pour opposer les douleurs. Les enfants de Gaza ne méritent pas moins d’attention parce que d’autres meurent ailleurs. Mais je rappelle ces faits pour montrer que notre regard est cadré par des logiques qui nous dépassent.

Cette hiérarchie invisible de l’horreur nous apprend quelles vies « comptent moins ». Elle nous habitue à l’idée que certains peuples peuvent disparaître sans que cela ne déclenche l’indignation planétaire. Ce silence n’est pas un vide. C’est une construction.

Pendant que les frappes s’intensifient au Proche-Orient, Israël interdit aux journalistes de filmer, l’Iran muselle les correspondants étrangers, les monarchies du Golfe arrêtent ceux qui partagent des images des attaques. Mais cette censure-là, on la dénonce. On sait qu’elle existe.

L’autre censure, la plus efficace, est celle qui n’a besoin d’aucune loi. Celle qui consiste à laisser une crise s’enfoncer dans l’oubli, faute de caméras.

Parmi les 10 crises les moins documentées au monde en 2025, 8 se trouvent en Afrique ⁠5. Le mariage de Jeff Bezos a généré 65 fois plus d’articles que la situation humanitaire en Centrafrique.

Alors je pose la question : que faisons-nous de ce que nous choisissons de savoir ? Notre pouvoir est d’aller chercher ce qu’on ne nous montre pas, car l’indifférence est plus infranchissable que la censure. L’attention est une ressource et la façon dont nous l’accordons dessine la carte morale du monde.

Nous avons le pouvoir de refuser d’appeler « dommage collatéral » ce qui tue des enfants.

Le pouvoir d’exiger de nos représentants qu’ils cessent de financer la guerre, et cette exigence, nous devons la porter jusque dans nos universités.

La science politique n’est pas qu’un exercice de distance : c’est un outil pour nommer, dénoncer, rendre visible l’invisible. Entre nos mains, une arme de désarmement.

À El Fasher, à Minab, à Goma, à Khartoum, à Ouagadougou, les familles enterrent leurs morts sans que les caméras soient là. Des millions de personnes tiennent bon dans l’ombre de nos projecteurs.

Pouvons-nous refuser l’oubli ? Parce que l’oubli aussi est un choix. Et ce choix, comme tous les autres, nous engage.


© La Presse