Clémentine Autain : « Nous devons valoriser un nouvel imaginaire de société, loin du productivisme et du consumérisme »
A moins d’un an de l’élection présidentielle, les idées fusent à gauche. Pour nourrir les débats et les réflexions, Alternatives Economiques a décidé d’interviewer plusieurs personnalités politiques de gauche afin d’éclairer comment, chez chacun et chacune, s’articule une vision du monde, un programme et des combats prioritaires.
Après Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure et Fabien Roussel, nous poursuivons notre série d’entretiens avec Clémentine Autain. La chaleur est écrasante à Paris ce jour où elle nous reçoit dans son bureau de l’Assemblée Nationale. Le prétexte est tout trouvé pour engager la discussion avec la députée ex-LFI, pressentie pour être la représentante du mouvement L’Après (Alliance pour la République écologique et sociale) à l’hypothétique primaire de la gauche dite unitaire.
Nous l’avons interrogée sur les contours de la « bifurcation écologiste » qu’elle appelle de ses vœux, et les politiques économiques et sociales qu’elle envisage de mener, deviendrait-elle présidente de la République, pour transformer les bases sur lesquelles repose la société française.
La France connaît actuellement une succession de vagues très brutales de canicule. Vous écriviez il y a quelques mois : « Ce ne sont pas les discours climatosceptiques voire négationnistes qui ont pris le dessus. Ce sont les intérêts de multinationales. » Cela résume, à vos yeux, la situation dans laquelle nous sommes ?
Clémentine Autain. Depuis des décennies, ceux qui gouvernent sont acquis à la logique de marché. Ils favorisent les intérêts du capital, au détriment du travail mais aussi de la bifurcation écologiste. À partir du moment où la loi du profit supplante tout, le défi climatique ne peut pas être relevé. Nos gouvernants pensent « compétitivité, croissance, productivité » alors que c’est une langue morte. Et ils font mine de découvrir la crise avec la canicule, alors que les connaissances scientifiques sur le sujet datent des années 1960 !
Si le tournant écologiste n’a pas été enclenché, c’est parce qu’il toucherait à notre modèle de production et de consommation. Si le montant du Fonds vert, créé pour accompagner les collectivités dans la transition, a été divisé par trois en trois ans, c’est par obsession de la réduction de la dépense publique. Or le commun, la mise en partage sont décisifs pour relever le défi climatique. Tant que la puissance publique ne prend pas la main sur le marché, nous ne pourrons pas agir efficacement contre le dérèglement climatique.
L’enjeu n’est pas de verdir le « modèle social » actuel : il faut une révolution copernicienne. Cela suppose de partir de nos besoins, et non de ceux du capital de s’accroître. Or protéger nos écosystèmes et assurer l’habitabilité de la terre, c’est un besoin vital. La clé pour satisfaire cette nécessité est que l’esprit public guide le sommet de l’Etat et se donne pour objectif de sécuriser nos vies. « S’adapter » est un mot aujourd’hui très à la mode. Vu les retards pris, on est bien sûr obligés de penser les aménagements face au déjà-là du réchauffement climatique. Mais nous avons la responsabilité d’agir pour que la situation cesse de se dégrader. La solution passe par une imbrication de l’écologie et de la justice sociale.
L’écologie doit relever de changements structurels, collectifs, qui apportent du mieux-vivre, de la liberté et du plaisir au grand nombre. En réalité, les solutions sont redistributives
L’écologie doit relever de changements structurels, collectifs, qui apportent du mieux-vivre, de la liberté et du plaisir au grand nombre. En réalité, les solutions sont redistributives
Quelle serait votre méthode pour réussir et financer la transition : par les règles ou par les prix ? Comment gérer les effets anti-redistributifs ?
Il n’y a pas une mesure magique, mais un ensemble d’outils. L’essentiel est que cette bifurcation rime avec vie meilleure, et non contraintes, qu’elle contribue à sécuriser nos vies. L’écologie ne doit pas défendre une morale individuelle, viser les modes de vie des individus. Elle doit relever de changements structurels, collectifs, qui apportent du mieux-vivre, de la liberté et du plaisir au grand nombre. En réalité, les solutions sont redistributives.
En termes d’outils, il faut bien sûr parfois recourir à la réglementation, comme sur le cadmium. Des taxes, sur le kérosène par exemple, ou des impôts comme un ISF climatique sont également nécessaires. Si la fiscalité peut contenir des critères liés à l’empreinte écologique, c’est d’abord pour cibler les ultrariches et les multinationales qui sont les premiers pollueurs. Plus souvent, ce qu’il nous faut, ce sont des aides, comme pour la rénovation thermique – ce qui sera à la fois bon pour le climat et pour le porte-monnaie. Enfin, plus souvent encore, des investissements, dans les transports ou l’agriculture, sont indispensables.
Prenons l’exemple de la voiture individuelle. Dans les métropoles, pour diminuer sa place, il faut développer les transports en commun et avancer vers leur libre accès. Quant aux zones de faibles émissions (ZFE), je mets en garde : si la conséquence en est l’accroissement des barrières entre l’hypercentre et la périphérie, nous échouerons à rendre l’écologie populaire. Or les classes populaires sont souvent stigmatisées dans les discours sur l’écologie alors que ce sont elles qui ont les pratiques les plus vertueuses sur le plan environnemental : troc, cuisine, jardinage, réparations de la maison, bricolage… Dans les zones rurales, il faut bien sûr des transports collectifs, investir dans les TER, mais cela ne suffira pas. Je suis favorable au leasing social de petites voitures électriques, à hauteur de 150 euros par mois.
Parallèlement à nos mesures concrètes, c’est un nouvel imaginaire de société que nous devons valoriser, loin de l’illimitisme et du désir de........
