Comment les coûts du télétravail se sont déplacés vers les salariés
Le coût d'un jour de télétravail tiendrait-il dans 2,70 euros, le plafond fixé par l’Urssaf ? L’économiste Stéphane Lalut revient sur le transfert de coûts du travail assumés par l’entreprise vers les ménages.
2,70 euros par jour, dans la limite de 59,40 euros par mois. Dans les entreprises qui n’ont pas signé d’accord collectif sur le télétravail, ce barème fixé par l’Urssaf pour 2026 fait figure de boussole.
Les employeurs doivent en effet respecter ces plafonds forfaitaires s’ils veulent bénéficier d’une exonération de cotisations sociales et d’impôt sur le revenu. Ces montants sont un peu plus généreux dès lors que la direction dispose d’un accord : 3,30 euros par jour télétravaillé pour un maximum de 72,60 euros par mois.
Aussi modestes soient-ils, ces plafonds ne disent en tout cas rien du coût réel du travail à domicile. Ils énoncent autre chose, plus révélateur : la frontière à partir de laquelle les coûts du travail cessent d'être collectifs pour devenir privés.
Car, en cinq ans, le télétravail s'est installé. Durable, structurant. Selon l’administration du travail…
2,70 euros par jour, dans la limite de 59,40 euros par mois. Dans les entreprises qui n’ont pas signé d’accord collectif sur le télétravail, ce barème fixé par l’Urssaf pour 2026 fait figure de boussole.
Les employeurs doivent en effet respecter ces plafonds forfaitaires s’ils veulent bénéficier d’une exonération de cotisations sociales et d’impôt sur le revenu. Ces montants sont un peu plus généreux dès lors que la direction dispose d’un accord : 3,30 euros par jour télétravaillé pour un maximum de 72,60 euros par mois.
Aussi modestes soient-ils, ces plafonds ne disent en tout cas rien du coût réel du travail à domicile. Ils énoncent autre chose, plus révélateur : la frontière à partir de laquelle les coûts du travail cessent d’être collectifs pour devenir privés.
Car, en cinq ans, le télétravail s’est installé. Durable, structurant. Selon l’administration du travail, la part des salariés télétravaillant au moins occasionnellement est passée de 9 % à 26 % entre 2019 et 2023. Dès lors, la question n’est plus « télétravail ou pas », mais bien « qui absorbe la facture quand le bureau sort de l’entreprise ? ».
Le bureau a migré, les coûts aussi
Côté employeur, la logique paraît limpide : si le travail se fait ailleurs, les charges fixes deviennent compressibles, à condition de réduire les surfaces ou de réorganiser les locaux. Moins de mètres carrés, moins de postes attitrés, davantage de flex office.
Pour le salarié, le mouvement est inverse. Ce qui relevait hier du coût d’infrastructure se transforme en dépense domestique. Il s’agit là d’une comptabilité à deux colonnes.
Quand les maires changent la ville
Dans la partie économies pour l’entreprise, figurent le poste de travail (surface, charges, entretien), une part des coûts d’énergie et de fonctionnement des locaux et une partie de l’équipement standardisé.
Côté investissements, le salarié doit aménager son espace (un coin bureau, parfois une pièce), payer l’énergie (chauffage, éclairage, box), l’équipement (chaise, écran, consommables). Sans compter le temps d’ajustement (installer, ranger, arbitrer avec la vie familiale) et la charge mentale (ne jamais vraiment couper).
Le télétravail n’a pas effacé les coûts. Il les a déplacés. Le gain de l’un devient la charge de l’autre, sauf compensation effective
Le télétravail n’a pas effacé les coûts. Il les a déplacés. Le gain de l’un devient la charge de l’autre, sauf compensation effective
Ce transfert s’est fait au pire moment : la flambée des prix de l’énergie en 2022 a frappé des ménages déjà mobilisés pour le travail à distance. Rien de spectaculaire pris isolément, mais tout devient lourd, une fois additionné.
Le télétravail n’a donc pas effacé les coûts. Il les a déplacés. Le gain de l’un devient la charge de l’autre, sauf compensation effective.
Un plafond qui ancre bas la compensation
C’est ici que le chiffre de l’Urssaf devient politique. De nombreux accords d’entreprise alignent le forfait versé aux salariés à distance sur ce plafond. Le message implicite est puissant : le coût d’un jour de télétravail tiendrait dans 2,70 euros.
Mais même à 2,70 euros par jour, le forfait ne couvre qu’une fraction de l’espace mobilisé, de l’équipement requis, de l’usure longue. D’autant que ce plafond est un seuil social et fiscal, pas un prix de revient : il organise l’exonération de cotisations, il ne calcule pas la facture.
Le droit, pourtant, en dessine les limites. L’accord national interprofessionnel sur le télétravail de 2020 rappelle le principe : les frais professionnels engagés pour l’activité doivent être supportés par l’employeur. Et la Cour de cassation a jugé, dans un arrêt du 19 mars 2025, que l’occupation du domicile à des fins professionnelles constitue une « immixtion dans la vie privée » susceptible d’ouvrir droit à une indemnité d’occupation, y compris lorsque le télétravail est convenu entre les parties.
Qui gagne, qui perd ?
Le transfert n’est pas homogène. Il s’organise autour de trois asymétries.
A commencer par le statut. D’après l’Insee, 65 % des cadres télétravaillent au moins occasionnellement en 2023, contre 11 % des employés et quasiment aucun ouvrier. Et l’écart ne relève pas seulement de la préférence. Environ 80 % des postes de cadres sont jugés « télétravaillables », contre à peine un sur cinq chez les employés. La flexibilité n’est pas offerte à tout le monde.
Ensuite, tous les télétravailleurs ne sont pas logés à la même enseigne. Il y a des propriétaires qui disposent d’une pièce dédiée et des locataires qui vivent dans un logement exigu. Le même jour « à la maison » n’a ni le même coût ni la même pénibilité. Or l’espace est devenu un luxe, et la crise du logement accentue encore la fracture.
Les salariés qui tirent le plus de bénéfices du télétravail sont souvent ceux qui jouissent aussi des meilleures conditions matérielles pour en limiter le coût
Les salariés qui tirent le plus de bénéfices du télétravail sont souvent ceux qui jouissent aussi des meilleures conditions matérielles pour en limiter le coût
Enfin, le pouvoir de négociation diffère selon la taille des entreprises. Les plus grandes disposent plus souvent d’accords – et de budgets – que les PME. Et, au sein des organisations, les catégories les plus visibles pèsent davantage dans la négociation.
De là ce paradoxe : les salariés qui tirent le plus de bénéfices du télétravail, en gain de temps et en autonomie, sont souvent ceux qui jouissent aussi des meilleures conditions matérielles pour en limiter le coût. A l’inverse, ceux qui paient le plus cher « par jour à domicile » ont moins de marges pour l’exprimer, et moins de leviers pour négocier.
Le coût invisible : lien social, trajectoire, santé
Le transfert dépasse l’électricité ou la chaise : il s’inscrit dans la durée. Les enquêtes publiques montrent que les télétravailleurs jugent plus souvent dégradées, à distance, les interactions avec le collectif et le soutien social, avec des écarts significatifs sur plusieurs indicateurs. Ce qui se dissout en apprentissages informels, en coups de main, en visibilité managériale, ne se perçoit pas immédiatement mais se paie parfois plus tard, en trajectoires ralenties ou en isolement.
Côté entreprise, les économies immobilières ont leur revers. Elles requièrent davantage d’espaces de réunion, d’outils numériques, de management. Mais l’enjeu décisif est la localisation : une partie des coûts de production glisse de l’entreprise vers les ménages, sans visibilité comparable.
Le télétravail a souvent été raconté comme une promesse de liberté. Il est aussi, plus concrètement, un choix de répartition : où situer les coûts nécessaires à la production ? Tant que la compensation restera cantonnée à un montant symbolique, l’organisation « hybride » reposera sur une externalisation partielle vers les domiciles.
Rendre ce transfert visible, c’est rouvrir la négociation sur des bases transparentes : prise en charge de l’équipement, règles de remboursement lisibles, accès à des tiers-lieux, et surtout reconnaissance que le domicile n’est pas une annexe gratuite de l’entreprise. Le véritable débat n’est pas « combien vaut un jour à la maison ? », mais bien « qui doit payer pour que le travail tienne, et à quelles conditions ? ».
Stéphane Lalut est économiste. Il a travaillé dans le secteur privé. Il est l’auteur de Dette publique, qui paie vraiment ? (2025)
Stéphane Lalut est économiste. Il a travaillé dans le secteur privé. Il est l’auteur de Dette publique, qui paie vraiment ? (2025)
