La France est-elle en train de perdre sa souveraineté alimentaire ?
En 2025, l’excédent agroalimentaire de l’Hexagone s’est effondré, atteignant son chiffre le plus bas depuis un demi-siècle. La capacité du pays à couvrir ses besoins est-elle menacée ?
Le chiffre est tombé début février et il fait tourner les têtes dans les allées du Salon de l’agriculture. En 2025, le solde de la balance commerciale agroalimentaire de la France s’est effondré et évite de peu le zéro : + 181 millions d’euros. Jusqu’ici et depuis le milieu des années 1980, « le pétrole vert » rapportait entre 5 et 10 milliards d’euros par an. Il faut remonter un demi-siècle en arrière pour trouver un résultat aussi bas.
La France est-elle en train de perdre sa souveraineté alimentaire ? De rétrograder du rang de grande puissance agroexportatrice à celui de...
Le chiffre est tombé début février et il fait tourner les têtes dans les allées du Salon de l’agriculture. En 2025, le solde de la balance commerciale agroalimentaire de la France s’est effondré et évite de peu le zéro : + 181 millions d’euros. Jusqu’ici et depuis le milieu des années 1980, « le pétrole vert » rapportait entre 5 et 10 milliards d’euros par an. Il faut remonter un demi-siècle en arrière pour trouver un résultat aussi bas.
La France est-elle en train de perdre sa souveraineté alimentaire ? De rétrograder du rang de grande puissance agroexportatrice à celui de pays déficitaire et dépendant ?
Ce chiffre donne-t-il raison à ceux qui pensent qu’il faut à tout prix accroître les productions nationales et les exportations en détricotant les normes environnementales ?
Car tel était fondamentalement, on s’en souvient, le sens de la loi pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture adoptée le 25 mars dernier. Et telle pourrait être aussi la conclusion des « conférences de la souveraineté alimentaire » lancées le 8 décembre dernier par la ministre Annie Genevard en vue de la tenue à l’été d’une « grande conférence nationale de la souveraineté » qui officialisera le lancement d’une « stratégie française de souveraineté alimentaire ambitieuse ».
S’il a produit un choc, le solde 2025 du commerce agroalimentaire doit toutefois être observé avec un peu de recul.
« On s’en émeut beaucoup aujourd’hui, mais cela fait en réalité depuis 2015 que la France est déficitaire sur le marché européen, qui constitue le gros de nos échanges, rappelle Aurélie Catallo, directrice agriculture et alimentation pour la France à l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales). Cela aurait pu nous alerter plus tôt. »
« On s’en émeut beaucoup aujourd’hui, mais cela fait en réalité depuis 2015 que la France est déficitaire sur le marché européen, qui constitue le gros de nos échanges, rappelle Aurélie Catallo, directrice agriculture et alimentation pour la France à l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales). Cela aurait pu nous alerter plus tôt. »
Et sans la progression de ses exportations de vins et spiritueux dans le monde entier, qui lui ont permis de dégager un solde « boissons » d’un peu plus de 14 milliards d’euros par an ces dernières années (moyenne 2020-2025), la France serait devenue en réalité un gros importateur net de denrées agricoles et alimentaires.
Hors vins et alcools, une balance commerciale agroalimentaire très dégradée
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A cette tendance de fond s’ajoutent des chocs externes. En 2025, les ventes de vins et alcools ont été freinées par la politique tarifaire aux Etats-Unis avec une dégradation de ce solde de 1,1 milliard d’euros par rapport à 2024. Surtout, la hausse des cours du cacao et du café a alourdi d’environ 1,7 milliard d’euros le déficit en produits bruts et transformés dans ce secteur.
« Le signal d’alarme autour de la balance commerciale conduit souvent à conclure qu’il faudrait produire davantage pour exporter plus. Or, l’érosion que nous observons provient surtout du poste des importations », résume Aurélie Catallo.
« Le signal d’alarme autour de la balance commerciale conduit souvent à conclure qu’il faudrait produire davantage pour exporter plus. Or, l’érosion que nous observons provient surtout du poste des importations », résume Aurélie Catallo.
Selon les chiffres présentés ce mois-ci par le ministère de l’Agriculture, les exportations prises dans leur ensemble ont même progressé en 2025 de 0,7 milliard d’euros sur un an pour les produits bruts et de 0,9 milliard pour les produits transformés. Mais, dans le même temps, les importations s’alourdissaient de 6,4 milliards d’euros.
Sur ces achats qui creusent le déficit extérieur, « certains dépendent de facteurs que nous ne maîtrisons pas, comme les cours du café et du cacao. En revanche, insiste la spécialiste de l’Iddri, l’augmentation des importations d’alimentation animale, notamment le soja, ou de produits carnés pourrait être enrayée par une politique alimentaire plus volontariste ». Par exemple, en 2025, le déficit en viande s’est encore alourdi de 0,8 milliard d’euros, passant à - 3,8 milliards.
Taux d’autosuffisance dégradé
Mesurer le niveau de dépendance alimentaire à l’aune de la balance commerciale, objet de toutes les préoccupations du jour, est « pertinent mais insuffisant », rappelle par ailleurs Aurélie Catallo. En effet, cet indicateur en valeur dépend des volumes mais aussi des prix de marché.
Il ne donne donc pas vraiment la mesure du degré de couverture physique de la demande – et encore moins des besoins alimentaires – par la production nationale. Et il ne dit absolument rien de la dépendance de la production domestique à des biens importés, comme les engrais azotés ou le gaz fossile qui a servi à les produire.
Pour mieux mesurer la souveraineté alimentaire, le ministère de l’Agriculture produit des bilans physiques, récemment mis à la disposition du grand public sous une forme visuelle et très accessible. Et en particulier le fameux TAA, le taux d’auto-approvisionnement, ou taux d’autosuffisance, calculé comme le rapport entre production et consommation intérieures.
Selon ce critère, la France affiche des excédents très importants dans beaucoup de secteurs clés et sa sécurité alimentaire n’est clairement pas menacée, même s’il faut souligner sa très grande dépendance aux produits de la mer importés et au soja destiné à l’alimentation animale.
Derrière les excédents, des déficits
En revanche, dans beaucoup de filières, son autosuffisance se dégrade : c’est le cas du poulet, des fruits tempérés (comme les pommes), des légumes (tomates). Ou encore des oléagineux, du fait de la montée des importations de colza… pour produire du carburant.
Protéagineux, volailles, fruits et légumes : l’auto-approvisionnement à la peine
Quant à la dépendance de l’agriculture aux intrants importés (engrais, pesticides, carburants, machines, logiciels, souches génétiques, produits vétérinaires…), c’est un sujet très mal documenté en France et qui nécessiterait un traitement spécifique des données douanières.
Les chiffres agrégés à disposition dans la base de données de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) montrent en tout cas une France devenue depuis 2010 complètement tributaire de l’extérieur pour les engrais azotés, de la Russie en particulier.
Engrais : une France devenue dépendante
Si on intégrait à la question de la souveraineté celle de la durabilité des systèmes productifs, quelle serait la première urgence ?
« Ce serait de réduire notre dépendance à l’azote importé, qu’il s’agisse d’engrais chimiques ou de protéines végétales destinées à l’alimentation animale, principalement le soja », répond Aurélie Catallo.
« Ce serait de réduire notre dépendance à l’azote importé, qu’il s’agisse d’engrais chimiques ou de protéines végétales destinées à l’alimentation animale, principalement le soja », répond Aurélie Catallo.
Pas tout à fait l’orientation des débats actuels sur la souveraineté alimentaire, « qui se concentrent sur la question de produire plus en France, sans toujours interroger la capacité à produire davantage sans accroître notre dépendance extérieure. »
