Derrière le succès du terme de « pervers narcissique », une psychologisation des rapports sociaux
Pourquoi une catégorie absente des classifications psychiatriques officielles est-elle devenue omniprésente dans les médias et les conversations du quotidien ? Le succès du « pervers narcissique » éclaire moins une réalité clinique qu’une nouvelle manière de nommer les conflits, les souffrances et les formes ordinaires de domination.
Il suffit aujourd’hui d’un conflit récurrent, d’un comportement jugé froid ou d’une décision impopulaire pour que l’étiquette tombe : « C’est un pervers narcissique. » Longtemps cantonné aux affaires criminelles ou aux relations amoureuses toxiques, le terme s’est diffusé dans la plupart des espaces sociaux jusqu’au monde politique.
Donald Trump est régulièrement décrit comme « malignant narcissist » dans la presse américaine tandis qu’Emmanuel Macron avait été qualifié de « pervers narcissique » au plus fort de la crise des gilets jaunes.
Comment expliquer la viralité d’un terme qui n’existe pourtant dans aucune classification psychiatrique officielle ? En effet, la catégorie « pervers narcissique » ne figure ni dans le DSM ni dans la CIM, les manuels de classifications psychiatriques internationales.
Alors, pourquoi le « pervers narcissique » s’impose-t-il dans les discours ? Nous avons étudié près de vingt ans de productions médiatiques et culturelles sur les « pervers narcissiques ».
Notre analyse montre que le « pervers narcissique » fonctionne comme une formule sociale : une expression stabilisée, immédiatement reconnaissable, qui condense un ensemble de problèmes relationnels et permet de les raconter.
Du spectaculaire au banal
La notion de « pervers narcissique » a connu trois grandes phases d’extension.
Au départ, dans les années 2000, l’expression apparaît surtout dans des contextes criminels. Elle est dérivée du concept de « perversion narcissique », initialement proposé par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier à la fin des années 1970 et popularisé dans l’ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen, le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, publié en 1998. Elle sert à qualifier certains agresseurs ou criminels violents, tels que Guy Georges ou Michel Fourniret, présentés comme manipulateurs et dépourvus d’empathie. Le terme fonctionne alors........
