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Acte de résistance et bataille linguistique: à Zaporijia, certains Ukrainiens tournent le dos à la langue russe

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10.03.2026

Acte de résistance et bataille linguistique: à Zaporijia, certains Ukrainiens tournent le dos à la langue russe

Lorraine Gregori – Édité par Émile Vaizand – 10 mars 2026 à 6h55

Alors que la guerre russo-ukrainienne s'intensifie à quelques dizaines de kilomètres de Zaporijia, c'est un autre combat que livrent les habitants de cette ville industrielle du sud-est de l'Ukraine. Certains ont fait le choix d'oublier la langue russe, qu'ils parlaient pourtant au quotidien.

Temps de lecture: 5 minutes

À Zaporijia (sud-est de l'Ukraine).Dans les rues de Zaporijia, quelque chose a changé. Ce ne sont pas seulement les bâtiments éventrés, ni le cri strident des alertes, ni même le bruit sourd des explosions. Quatre ans après le début de l'invasion russe en Ukraine, c'est la langue des habitants qui marque le changement dans cette ville du sud-est de l'Ukraine. «Da», lâche un homme dans la rue. «Ah non, on dit “tak”, pas “da”. Il faut perdre cette habitude», le reprend un de ses amis, en opposant le «oui» ukrainien au «oui» russe.

Comme dans beaucoup de régions proches de la frontière avec la Russie, la population, bien que bilingue, utilisait jusqu'alors majoritairement le russe. Selon une étude du Centre Razoumkov, un groupe de réflexion ukrainien, les habitant·es du sud du pays n'étaient que 20% à échanger en ukrainien à la maison en 2015. «Moi? Je parlais russe…», confie Dmytro, la gorge nouée.

Au volant de sa voiture, cet habitant de Zaporijia traverse la ville où il a grandi, en observant ses couleurs avec mélancolie. «Je veux oublier cette langue, qu'elle sorte de ma tête», grince-t-il. Depuis le début de la guerre en février 2022, de nombreux Ukrainiens mènent une bataille culturelle et linguistique, refusant désormais de parler russe et faisant de la langue un acte de résistance.

Le russe, la «langue de l'ennemi»

Dans de nombreuses bibliothèques et centres culturels de la ville, «les cours d'ukrainien se sont multipliés depuis le début de la guerre, observe Darya, employée d'une structure culturelle municipale, située dans la rue Fanatska, au cœur de la capitale de l'oblast de Zaporijia. Contrairement aux jeunes générations, beaucoup d'anciens sont russophones et maîtrisent mal l'ukrainien.»

Darya travaille au centre culturel de la Ville de Zaporijia, inauguré en 2024. La structure peut accueillir soixante-dix personnes et propose différentes activités gratuites, comme des séances de soutien psychologique. | Lorraine Gregori

Cette réalité est encore plus marquée dans les grandes villes industrielles de l'est de l'Ukraine, comme Zaporijia, qui ont accueilli de nombreux travailleurs venus d'autres régions de l'ex-URSS. Le pays, ancienne république de l'Union soviétique, a subi une importante politique de russification.

«Les langues nationales existaient, mais elles étaient dévalorisées. La langue de la bonne éducation, du travail et de la modernité était le russe», précise Anna Colin Lebedev, sociologue et politiste française d'origine russe, maîtresse de conférences en science politique à l'université Paris-Nanterre et spécialiste des sociétés postsoviétiques. Mais cette politique s'inscrit dans une histoire plus ancienne. «Sous l'Empire russe, l'ukrainien était encore plus réprimé qu'à l'époque soviétique. L'usage écrit, par exemple, était interdit», poursuit la chercheuse.

«Quand on parle russe depuis plus de quarante ans et qu'on l'utilise au quotidien avec sa famille, c'est difficile de l'oublier. Mais je me suis rendu compte que c'était la langue de la Russie, celle des méchants.»

De l'autre côté du Dniepr, le fleuve qui traverse Zaporijia, des élèves se rendent à l'école. Ils s'enfoncent dans les entrailles de la terre pour rejoindre leurs classes, situées à sept mètres de profondeur. L'établissement Elint fait partie des onze écoles souterraines construites ici pour permettre aux enfants de reprendre leur scolarité à l'abri du danger.

Ici aussi, la «langue de l'ennemi», comme beaucoup la définissent, a été écartée du programme. «Avant, les élèves étudiaient des auteurs russes en cours de littérature étrangère, mais ils ont été retirés, retrace Mariya, employée à la Ville. Nous avons également de nouvelles matières qui abordent l'identité ukrainienne et l'histoire du pays.» Dans une classe de primaire aux murs décorés de cœurs rouges, les enfants entonnent une chanson ukrainienne avec fierté.

L'école Elint, située à sept mètres sous terre, accueille 1.004 élèves du primaire et du secondaire. Onze établissements souterrains ont été aménagés à Zaporijia pour garantir la sécurité des enfants et d'autres sont en cours de construction. | Lorraine Gregori

Postée dans l'entrebâillement de la porte, Mariya se souvient d'une époque où les deux langues cohabitaient. Dans certaines écoles, les cours se faisaient entièrement en russe. Dans d'autres, les manuels étaient en ukrainien, mais les professeur·es enseignaient en russe, selon leur langue dominante et les élèves pouvaient répondre en ukrainien. Même dans la cour de récré, les enfants alternaient entre les deux langues, en fonction du contexte. Si le russe n'a pas disparu pour autant, son usage a fortement diminué. «Certains ont même développé une haine envers cette langue», assure Mariya, alors que la sonnerie annonce la fin de la matinée.

2014, le premier point de bascule

Arrêté au feu rouge, Dmytro fixe l'horizon, les yeux dans le vague. «Vous savez, quand on parle russe depuis plus de quarante ans, qu'on regarde la télévision dans cette langue et qu'on l'utilise au quotidien avec sa famille, c'est difficile de l'oublier. Mais je me suis rendu compte que c'était la langue de la Russie, celle des méchants.» Ce sentiment s'est accentué avec la guerre russo-ukrainienne depuis 2022, mais s'était déjà installé en 2014, lors de l'intervention militaire du Kremlin menant à l'annexion de la Crimée.

Cette année-là, l'Ukraine a été le théâtre de la révolution de Maïdan, ou révolution de la Dignité (février 2014), un mouvement de protestation contre le pouvoir en place qui cherchait à se rapprocher de la Russie. «Moscou a profité de cette instabilité pour intervenir et diffuser une fausse information selon laquelle les manifestants à Kiev étaient des ultranationalistes ukrainophones qui voulaient opprimer, voire exterminer les personnes russophones, explique Anna Colin Lebedev. La Russie a alors justifié son intervention par des questions linguistiques.»

C'est un premier point de bascule, qui ramène la langue au cœur des enjeux politiques. Cinéma, musique, séries télévisées… Les objets culturels qui avaient participé à la russification du pays se font désormais plus rares. Depuis, dans certaines familles, les parents choisissent de ne plus parler un mot de russe à leurs enfants.

«Entendre le russe, ça me fait mal au cœur»

Dans la rue Universytetska («de l'Université»), située dans un quartier central de Zaporijia, Roman, un humanitaire français d'origine ukrainienne aide au déchargement d'un camion de l'association Partir Offrir. Moustache en fer à cheval, bonnet court et clope au coin des lèvres, ce retraité est un personnage haut en couleur.

Ses parents, originaires de l'ouest du pays, lui ont toujours parlé en ukrainien. Et lui n'a jamais voulu apprendre le russe: «Bien sûr que c'est politique. Ce refus, je l'ai en moi depuis toujours.» Roman s'efforce tout de même de nuancer: «Les premiers à être montés au front dans le Donbass étaient russophones. Parler la langue de l'occupant n'empêche pas d'être un patriote. Mais l'entendre… ça me fait mal au cœur.»

C'est durant son adolescence, dans des camps d'été ukrainiens basés dans l'est de la France, que Roman a pris conscience de l'importance de ses racines. Depuis, il s'engage activement au sein de la communauté et participe à des convois humanitaires. | Lorraine Gregori

C'est un combat intime pour de nombreux Ukrainiens, y compris ceux de la diaspora. Un sentiment façonné par l'histoire, qui marque d'ailleurs le protocole militaire. «Lorsqu'un blessé se réveille après une perte de connaissance, les secouristes de l'armée ont pour consigne de lui adresser les premiers mots en ukrainien, qu'ils soient russophones ou ukrainophones, détaille Anna Colin Lebedev. Cela permet d'éviter un choc psychologique et de le rassurer en lui indiquant qu'il est parmi les siens. L'ukrainien devient alors la langue du bon endroit.»

Le lendemain, un mercredi matin, les camions d'aide humanitaire ont laissé place aux stands du marché, le long de la rue Universytetska. Accoudée à son étal, Valentina patiente, emmitouflée dans sa doudoune bleue marine et son bonnet beige à pompon. Devant elle, une dizaine de bouteilles de lait attendent preneurs. Ses joues rondes, rougies par le froid, lui donnent un air sympathique. «Peut-être que l'usage de la langue change, mais je ne pense pas que ce soit si important», relativise-t-elle avec douceur.

Sur le marché du mercredi, dans la rue Universytetska, à Zaporijia, les avis divergent. Une femme s'emporte à peine le mot «russe» prononcé, quand une autre rappelle, avec le sourire, que beaucoup continuent de le parler et que cela ne pose pas de problème. | Lorraine Gregori

Un propos qui rappelle que la pratique est mouvante. «Ces renoncements ne doivent pas être perçus comme définitifs», estime Anna Colin Lebedev. Dans le ciel de la ville industrielle du sud-est de l'Ukraine, les bombardements s'intensifient, rappelant à tous que le front se rapproche. Et aujourd'hui, les mots cités par Ivan Ohiyenko (1882-1972), figure intellectuelle ukrainienne, résonnent plus que jamais: «La langue est le cœur du peuple: si la langue meurt, le peuple meurt.»

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