Meurtres sur fond de trafic de drogue: de quoi un «narchomicide» est-il réellement le nom?
Meurtres sur fond de trafic de drogue: de quoi un «narchomicide» est-il réellement le nom?
Guillaume Origoni – Édité par Émile Vaizand – 13 mars 2026 à 6h55
Depuis 2023, ce mot a quitté le seul parquet de Marseille pour se retrouver dans les dépêches, les infographies ou les reportages télé qui recensent les morts liés au trafic de drogue et les nombreuses victimes collatérales. Son usage est-il vraiment pertinent? Et à quoi renvoie-t-il concrètement?
Temps de lecture: 7 minutes
Au cours de l'année 2023, lorsque les meurtres et les assassinats liés au narcotrafic se sont multipliés en France et plus spécialement dans la cité phocéenne, Dominique Laurens, la procureure de la République de Marseille, crée la surprise. D'abord dans un communiqué, le 1er septembre 2023, puis quelques jours plus tard à la radio sur France Info, elle invente alors le terme de «narchomicide», pour qualifier précisément les homicides liés au narcotrafic. À ce moment-là, Marseille décompte quarante-deux morts et 109 blessés dans ce tourbillon de violence liée au trafic de drogue. Cette irruption dans le champ lexical s'est imposée rapidement dans les médias, les commissariats, les tribunaux et ce, jusqu'aux chancelleries.
Guerre de la drogue à #Marseille : la procureure Dominique Laurens invente le "narchomicide"https://t.co/haUmuE4622— La Provence (@laprovence) September 6, 2023
Guerre de la drogue à #Marseille : la procureure Dominique Laurens invente le "narchomicide"https://t.co/haUmuE4622
Mais pour Fabrice Rizzoli, docteur en sciences politiques, spécialiste des mafias, président et cofondateur de l'association Crim'HALT, qui veut impliquer la société civile contre la criminalité organisée, l'adoption générale du terme «narchomicide» est une erreur. «Les mots qui font appel aux “narcos” sont de faux amis, estime-t-il. Cela convoque un imaginaire sud-américain. De la même manière, lorsque l'on parle de “guerre contre la drogue”, cela me hérisse. On ne va pas envoyer des missiles sur les cités de Marseille… Dans cette lutte contre le commerce de la drogue, ce n'est pas le droit de la guerre qui s'applique.»
Néanmoins, distinguer les homicides «communs» de ceux qui découlent du trafic de stupéfiants était apparu comme une nécessité. «Cette distinction n'a pas de bases solides, martèle Fabrice Rizzoli. Dans notre association Crim'HALT, nous faisons une différence entre les victimes qui étaient impliquées dans le trafic –et nous considérons que ce sont des victimes– et les victimes innocentes qui n'ont pas de contact avec le deal. […] Personne ne soutient l'idée de baptiser un collège du nom d'un trafiquant de drogue, alors que c'est une nécessité pour les victimes innocentes.»
Pour l'association Crim'HALT, en pointe dans la lutte contre la criminalité organisée, le problème réside dans le caractère englobant du terme, qui réduit les activités du crime organisé au commerce de la drogue. Ces contradictions ouvrent la porte au doute: avons-nous trop rapidement absorbé et digéré ce métadialecte?
«Tant qu'ils se tuent entre eux»: une frontière illusoire
L'un des péchés originels de l'expansion du narcotrafic niche dans la prise de distance vis-à-vis de la violence criminelle. Combien de fois avons-nous entendu: «Tant qu'ils se tuent entre eux…» Or, ce «eux» et ce «nous» n'existent pas et n'ont jamais existé. Tout d'abord parce que la violence ricoche sur les murs, les trottoirs, les cités et finit par traverser la ville toute entière.
À Marseille, la funeste année 2023 a agi comme un révélateur. Des quartiers jusque-là épargnés par le claquement des AK-47 sont devenus à leur tour des théâtres d'opérations. Trois ans après cette année noire (quarante-neuf morts à Marseille, 110 sur toute la France), la terminologie «narchomicide» porte-t-elle en son sein une représentation similaire au fameux «tant qu'ils se tuent entre eux»?
La manifestation première de la confusion consiste à penser que les victimes du narcotrafic ne sont que des victimes, de même que les bourreaux ou les complices ne sont que des bourreaux ou des complices.
Derrière cette appellation devenue générique et confuse, il y a pourtant des individus qui vivent au mieux dans un état de menace permanent et au pire l'expérience des deuils. La manifestation première de cette confusion consiste à penser que les victimes du narcotrafic ne sont que des victimes, de même que les bourreaux ou les complices ne sont que des bourreaux ou des complices. Cela serait simple, mais non, ce n'est pas comme cela que se passent les choses.
Au fond, qu'est-ce qu'un narchomicide? Comment se déroule-t-il? À quel moment décide-t-on de «faire» (assassiner) untel ou untel? Qui le décide? Et ce «untel» est-il une victime ou un bourreau? Qui presse la détente? Qui allume l'incendie? Qui découpe les corps? Si les victimes du narcotrafic sont souvent anonymes, c'est précisément parce qu'elles appartiennent à «eux». D'autres deviennent des «cadavres exquis».
Le cas de Mehdi Kessaci, assassiné à Marseille le 13 novembre 2025, est à ce titre emblématique. Loin du trafic de stupéfiants, il est devenu une victime de la pure sauvagerie dont sont capables les tueurs à la solde des trafiquants. Il est devenu un symbole. Le frère de Mehdi n'est autre qu'Amine Kessaci, jeune militant antinarcotrafic marseillais. C'est vraisemblablement à lui que les balles étaient destinées, mais Amine Kessaci est sous protection policière depuis août 2025. Il lutte contre le trafic de drogue, dont son autre frère, Brahim Chabane, était à la fois un acteur et une victime. Ce dernier a été assassiné à 22 ans, avec deux autres personnes, à la fin de l'année 2020, après un règlement de comptes.
La nuit où tout bascule
Ces trois hommes vont disparaître dans la nuit du 28 au 29 décembre 2020, deux dans les flammes d'une berline allemande, le troisième dans un parcours clandestin fait de coffres et de box. Tout va se jouer entre Marseille, l'autoroute du littoral (A55) et une petite rue sombre de Châteauneuf-les-Martigues (Bouches-du-Rhône), à l'ouest de la cité phocéenne.
Quelques heures plus tôt, Réda Khaldi, 22 ans, figure montante du trafic de cocaïne dans la cité de la Cayolle (IXe arrondissement de Marseille), se sait menacé. Selon sa compagne, il se vante souvent d'être le «patron» du réseau, de gérer la coke avec son ami Brahim Chabane et Nassim Loubani, surnommé «Malaga». Réda est prudent, il change souvent de voiture, se déplace armé, ne se rend à un rendez-vous que lorsqu'il est en confiance. Ce 28 décembre 2020 au soir, il revient d'Espagne, où il s'approvisionne en drogue. Il rend la Mercedes-AMG qu'il utilisait et prend les clés d'une Audi S3, immatriculée en Pologne, louée par l'intermédiaire d'une entreprise marseillaise.
L'Audi S3 traverse Marseille, puis prend la direction de Cabriès, située au nord. Les caméras d'un fast-food captent l'image de Réda au volant de la voiture. Il est seul, doudoune bleue et bonnet sombre. Il se concentre mais rien, pour le moment, ne laisse deviner qu'il s'avance vers un guet-apens. Plus tard, aux côtés de l'Audi apparaît une Mercedes Classe A noire. Les deux véhicules sortent de l'autoroute et, absorbés par la nuit, roulent vers Châteauneuf-les-Martigues. Leur destination: la rue des Mignonières, un petit ruban de bitume qui va devenir la véritable scène de l'exécution.
Là, des riverains entendent des voix, une altercation, puis cette phrase: «Tu vas te mettre devant!» Et soudain des détonations. Lorsque le silence retombe, il ne reste que des traces: du sang, des douilles de calibre 9 mm, un bonnet ensanglanté, des mégots. Le sang est celui de Réda Khaldi et de Nassim Loubani, le bonnet porte le profil génétique de Brahim Chabane et un mégot a été fumé par Nassim. Les trois hommes étaient là, ensemble, au moment où les armes ont parlé.
Quelques heures après, à 4h45, un employé de l'autoroute du littoral aperçoit de la fumée dans un tunnel de service sur l'A55, vers la commune des Pennes-Mirabeau. Le véhicule qu'il découvre est méconnaissable. L'Audi S3 est calcinée de bout en bout. À l'intérieur, deux corps réduits au dernier stade de combustion: l'un sur le siège passager avant, l'autre dans le coffre. La température a été telle que les dents ont disparu, les extrémités des membres se sont littéralement consumées. Autour de l'épave, il n'y a aucune arme. Seulement un briquet au sol, une couverture brûlée, un morceau de sacoche. La victime côté passager porte un collier métallique autour du cou.
Appelés à reconstituer l'irréparable malgré la carbonisation, les médecins légistes découvrent sous les cendres les signes d'une violence méthodique que le feu n'a pas pu occulter à leur savoir-faire. Le corps «A», celui du coffre, présente un traumatisme crânien balistique, un trajet qui traverse la tête de bas en haut, de gauche à droite, d'arrière en avant. Le corps «B», celui du siège passager avant, montre un orifice d'entrée au niveau occipital (à la base arrière du crâne) et plusieurs plaies balistiques abdominales: les ogives ont lacéré l'estomac. Dans les deux cas, le décès est survenu par arme à feu. La carbonisation a été faite post mortem.
Les comparaisons ADN tranchent les dernières incertitudes: le corps «A» est celui de Réda Khaldi, le corps «B» celui de Brahim Chabane. En revanche, le troisième homme, Nassim Loubani, n'est pas dans l'Audi. In fine, le dossier conclut qu'il est lui aussi mort dans la nuit du 28 au 29 décembre, mais dans des conditions encore plus barbares.
Le box, la Clio et le «travail» sur le corps
Quelques semaines plus tôt, en octobre 2020, un box est loué, officiellement pour y abriter une moto et des cartons. En réalité, selon le juge, on y stocke armes et matériel, puis par la suite, un corps, réduit à l'état de simple carcasse organique. Pour conduire cette opération, une Renault Clio est volée dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2020, comme si l'on préparait le véhicule sacrificiel. Armes et téléphones cryptés circulent déjà, les locations de voitures s'enchaînent. Dans cette dynamique, l'Audi S3 et la Mercedes Classe A seront les pièces les plus visibles.
La Mercedes, justement, apparaît comme l'ombre constante de l'Audi. Elle pointe son capot dans les mêmes tunnels, les mêmes échangeurs, les mêmes ronds-points. Lorsque la police tente de l'intercepter, le 29 décembre, à la sortie d'une station-service du quartier de Château-Gombert (XIIIe arrondissement de Marseille), le conducteur force le passage, percute un véhicule des enquêteurs et s'enfuit à vive allure. La berline est rapidement retrouvée abandonnée dans les quartiers nord de Marseille.
Un narchomicide, c'est ça... Des voitures calcinées habitées par des charbons humains aux extrémités fondues, des colliers métalliques autour du cou et des troncs séparés des membres périphériques.
À l'intérieur: un bidon qui sent l'essence posé à l'arrière, bonnet et doudoune maculés de sang, traces sanguines abondantes sur la banquette et dans le coffre, touffe de cheveux, disque de meuleuse, empreintes et ADN de plusieurs individus. Pour le juge, la Mercedes devient le trait d'union entre la scène de tir de Châteauneuf-les-Martigues, le tunnel des Pennes-Mirabeau et Nassim Loubani qui a disparu.
L'enquête conclut que son corps, d'abord entier, aurait été gardé et surveillé dans le coffre de la Mercedes, puis aurait été transféré dans la Clio volée et enfin dans le fameux box mis à disposition depuis l'automne. Là, les constatations policières évoquent des traces massives de sang, des outils, des traces de conditionnement. Les experts décrivent ainsi le démembrement de Nassim Loubani: «Son corps est en cinq parties, les membres étant détachés du tronc.» Plus tard, la Clio sera aussi retrouvée incendiée, avec des restes humains, dans l'agglomération marseillaise.
Un narchomicide, c'est ça. Des hommes et femmes autrefois partenaires se trahissent, planifient des pièges, s'infligent des lacérations laissées par des balles de calibre 9 mm sur les estomacs, les intestins et les cerveaux. Des voitures calcinées habitées par des charbons humains aux extrémités fondues, des colliers métalliques autour du cou et des troncs séparés de leurs membres périphériques. Des cadavres qui n'ont rien d'exquis, voire plus rien du tout.
Victimes? Bourreaux? Les deux? À chacun de voir si ce conflit sémantique est utile pour comprendre ces nouvelles phénoménologies et si tout ceci ne concerne que «eux» ou bien «nous» tous.
Voir tous ses articles
Slate À la une Iran Donald Trump Monde Société Politique Économie Culture Tech & internet Médias Égalités Parents & enfants Boire & manger Sciences Santé Sports Séries Grands formats
korii. À la une Biz Tech Et Cætera
Slate Audio À la une Nos podcasts Nos productions audio
Nos productions audio
korii. est la verticale de Slate.fr dédiée aux nouvelles économies, aux nouvelles technologies, aux nouveaux usages et à leurs impacts sur nos existences.
Slate Audio est une plateforme d’écoute de podcasts natifs imaginée par Slate.fr.
Slate for Brands, c'est un ensemble de solutions de production et de médiatisation entièrement dédiées à répondre aux problématiques de communication de nos partenaires.
