Corruption en France: le secteur public, grand angle mort de l'État
Corruption en France: le secteur public, grand angle mort de l'État
Guillaume Origoni – Édité par Émile Vaizand – 16 mai 2026 à 9h00
À Marseille, une cellule spéciale centralise des dizaines de dossiers où le narcotrafic s'achète des fragments de l'État. Greffiers, agents administratifs, policiers syndicalistes: ce ne sont pas des figures de proue qui tombent, mais des maillons discrets. La France dispose pourtant d'un arsenal anticorruption sophistiqué, mais la chaîne disciplinaire et pénale reste en retard.
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Un soir, la question survient, l'air de rien: «Tu peux me dire s'il est convoqué, lui?» La demande n'a rien d'extraordinaire. Un petit service, tout au plus. La greffière, l'agent administratif ou le policier syndicaliste hoche la tête. Il ou elle sait pertinemment que la ligne est franchie. Mais il faut bien donner un coup de main à la famille ou aux amis. Et puis, il n'est pas (encore?) question d'argent. C'est juste une réponse à une question. Demain, une autre suivra.
C'est aussi ainsi que la corruption opère, en érodant progressivement la frontière entre l'intime et le professionnel, entre le petit service rendu et la trahison d'État. À Marseille, à l'automne 2025, le procureur Nicolas Bessone a décidé de nommer ce processus et de le traquer systématiquement. Ce faisant, il a mis en lumière un problème plus vaste que ses dossiers: la France a construit l'un des dispositifs anticorruption les plus étoffés d'Europe, mais elle ne sait pas encore se défendre contre la forme de corruption qui progresse le plus vite.
Un arsenal sophistiqué, une réalité floue
Sur le papier, la France est pourtant équipée pour éviter le piège mortel de la corruption endémique, embryon du désastre systémique qui attend son heure partout où l'État révèle ses faiblesses. En quelques années, au cœur des années 2010, elle s'est dotée de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP, depuis 2013), de l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF, depuis 2013), du Parquet national financier (PNF, depuis 2014), de l'Agence française anticorruption (AFA, depuis 2016). La loi Sapin 2, adoptée en novembre 2016, a imposé aux grandes entreprises privées des dispositifs contraignants: cartographie des risques, code de conduite, canal d'alerte, formation.
Dans le dernier indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International, publié en 2025, sur une échelle allant de 0 (fortement corrompu) à 100 (très peu corrompu), la France se situe à 66 points, au 27e rang mondial, derrière l'Allemagne (77/100, 10e) et loin des pays nordiques, de Singapour ou de la Suisse en tête du classement. Ce score est en léger recul de quelques points depuis 2020, après plus de deux décennies autour des 70 points. Tout de même classée dans le peloton des démocraties de la catégorie poids lourd, la France ressemblerait plus à un État dans lequel il y a de la corruption qu'à un État corrompu.
Mais, dès qu'on cherche ce qui se passe réellement, le tableau se brouille. En 2024, la police et la gendarmerie ont enregistré 934 infractions d'atteinte à la probité (corruption, trafic d'influence, concussion, prise illégale d'intérêts, détournement de fonds publics et favoritisme). Les tribunaux prononcent chaque année 300 à 400 condamnations pour ces faits: un volume quasi stable depuis quinze ans. Plus d'une procédure sur deux est classée sans suite. Les décisions définitives tombent souvent plusieurs années après les faits. Et le budget consacré à l'ensemble de l'appareil –HATVP, AFA, OCLCIFF, PNF– représente environ 20 millions d'euros par an, dans un budget public de 1.500 milliards.
Dans son évaluation de la politique de lutte contre la corruption, publiée en décembre 2025, la Cour des comptes parle d'un «phénomène mal mesuré» et de progrès........
